Marisa


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Je me souviens de Marisa me montrant une photo d’elle enfant : une enfant au regard grave et mélancolique, le visage barré d’une ombre sévère. Ses parents l’avaient crue autiste jusqu’à ses huit ans, car elle parlait peu et n’exprimait ni joie ni colère. Elle ne faisait qu’observer, à travers de grands yeux froids. Puis soudainement, elle s’était ouverte au monde. « C’est que j’ai compris que ça ne servait à rien de s’inquiéter, m’avait-elle expliqué. Beaucoup de gens ne se rendent compte de rien, et ils vivent heureux. Alors j’ai essayé de les imiter, et ça a marché. Voilà mon conseil : il faut faire comme si on ne savait pas.

— Comme si on ne savait pas quoi ?

— Que c’est faux, avait-elle souri. Que tout est bidon. Les choses, les gens. Tu ne le sens pas ? Le monde est une grande pièce de théâtre, qui attend de nous quelque chose que nous avons oublié. »

*

Je me souviens de Marisa essayant de faire bonne figure au bras de son fiancé, Reynald, qui la traitait de gourde. Ma petite simplette, lui disait-il entre deux éclats de rire théâtraux, ma pauvre nunuche, ce n’est pas de ta faute si tu ne comprends rien, c’est de naissance. Il ne se doutait pas, le malheureux, que Marisa et moi étions déjà très proches, et qu’on se donnait souvent des rendez-vous secrets pour un café, un déjeuner ou un film au cinéma. Il y avait quelque chose de très intime entre nous, comme un adultère implicite, mais je n’avais pas un geste d’incitation. J’attendais. J’attendais, et ce n’était pas par égards pour Reynald, mais parce que ma vie a toujours été une longue attente. Marisa s’était tenue à l’écart du monde pendant presque toute son enfance ; pour ma part je roulais depuis toujours dans une voiture sans pilote, dont je n’avais jamais tenté d’effleurer le volant. Au cinéma, au café, nous nous frôlions, nous nous regardions, et je n’agissais pas, j’attendais qu’un événement nous rapproche. J’ai attendu jusqu’à ce soir où, alors que je la raccompagnais à son appartement, elle a fini par me dire : « Je l’ai quitté hier. C’est terminé.

— Ca n’allait plus ?

— Plus du tout. »

Alors, comme nos mains étaient proches, j’ai caressé la sienne du bout de l’index, et battu en retraite dans le même mouvement, comme un escargot rentre les antennes. Ce n’est qu’au moment de lui dire au revoir que pour la première fois, j’ai pris la décision d’attraper ce fichu volant, et de lui donner une impulsion. Je n’ai pas viré serré, on ne peut pas dire, mais l’espace d’une seconde, j’ai senti l’arbre de transmission du monde entre mes mains, et je lui ai imprimé une direction. Il m’est arrivé d’être bien plus terrifié dans ma vie qu’à cet instant-là, mais cette sensation précise de terreur mêlée de jubilation, c’est quand j’ai embrassé Marisa Mendelssohn au coin des lèvres que je l’ai découverte. J’ai perçu une palpitation dans son souffle, un battement de cœur, sa respiration bouleversée, et je suis parti.

*

Je me souviens de Marisa, à demi couchée sur le canapé de mon salon, baignant dans la lumière de fin d’après-midi. Derrière mon chevalet, armé d’un crayon, j’osais à peine tracer des lignes sur le papier. J’avais dessiné le mobilier en premier, pour me faire la main ; le guéridon de ma grand-mère, les grandes fenêtres ; puis j’avais timidement esquissé le canapé, et enfin, j’avais osé demander à Marisa de se tourner de côté et d’allonger ses jambes, pour voir si c’était mieux. « Comme ça ? » avait-elle dit, en retirant ses chaussures. Comme ça c’était bien, oui, mais ma main embarrassée ne savait toujours pas comment aborder ses cuisses, sa taille, sa jupe courte, et je lui avais demandé de se détendre, pour cacher que j’en étais moi-même incapable.

Elle s’était détendue, comme je le lui demandais ; elle avait retiré son pull-over, dénoué ses cheveux, et s’était allongée dans une posture d’abandon qui m’avait fait trembler. « Dis-moi ce que je dois faire, avait-elle dit. Dis-moi. N’importe quoi, je t’obéirai.

— Je te trouve belle. »

A quoi elle avait répondu par un sourire. « Tu sais, avait-elle ajouté calmement, peut-être que ce serait mieux si j’étais nue. » La pièce était silencieuse, l’atmosphère magnétique. Dans les vieux immeubles, à certaines heures de certaines saisons, vous êtes seul au monde. J’avais répondu que nous pourrions essayer.

Marisa s’était levée pour faire tomber sa jupe à ses chevilles, l’air de rien, l’air de se déshabiller pour prendre une douche. Et quand elle s’était recouchée dans les coussins, toute cuirassée de soleil, ses vêtements en tas sur le plancher, j’avais alors pu dessiner son corps en quelques traits simples, évidents comme une mélodie. Quand j’avais sorti les couleurs, je ne doutais plus de rien. J’avais peint durant deux heures, dans le silence de l’appartement, sous le regard clair que Marisa tenait fixé sur moi. J’avais travaillé.

A la fin, j’avais dit : « voilà ». J’avais tourné le chevalet pour qu’elle puisse voir.

A la fin il faisait nuit, et la nuit nous avait rapprochés.

*

Je me souviens de Marisa guettant ma réaction tandis qu’elle m’exposait son sentiment que le monde était un simulacre. Cette idée l’avait longtemps obnubilée. « Quand j’étais petite, j’avais la certitude que tout était organisé autour de moi, tu sais, fabriqué exprès pour me tromper, et je cherchais des indices. J’essayais de trouver des décors mal finis, des personnages pas très au point sur leur texte… J’essayais de prendre le destin par surprise. Ca occupait toutes mes pensées, je n’avais pas de place pour autre chose. Mais maintenant, quand je suis heureuse, je n’y pense plus. Avec toi, j’ai l’impression que je pourrais même complètement oublier ces histoires. Dans la rue parfois, je remarque un détail, ou bien une question me traverse la tête, mais ça passe. J’ai connu des périodes où ça ne passait pas. Avec Reynald, sur la fin, je devenais folle. Je n’arrêtais pas de chercher. Je cherchais tout le temps. Seulement c’est très difficile de les prendre sur le fait.

— De prendre qui sur le fait ?

— Je ne sais pas. J’ai l’air d’une cinglée complotiste quand je parle comme ça. Même à mes oreilles ça sonne fou. Mais enfin… Les immeubles autour de nous, les maisons, les trains, des milliards d’individus dans le monde entier… Tu ne t’es jamais demandé si tout ça n’était pas qu’un décor ? Un décor destiné à t’abuser toi, précisément ?

— Pour m’amuser, peut-être… Mais jamais sérieusement… Est-ce que tu te rends compte que c’est un discours paranoïaque ?

— Oui, avait-elle ri. Oui, je m’en rends compte. Mais je me rends compte aussi que les gens ne se posent jamais la question sérieusement. Et que s’il y a vraiment une manipulation, cette naïveté généralisée doit bien arranger ceux qui tirent les ficelles. »

Je n’avais pu m’empêcher de sourire, car elle faisait preuve de beaucoup d’autodérision. Elle parlait avec légèreté, comme on raconte de vieilles peurs enfantines auxquelles on ne croit plus. C’est pourquoi j’ai rapidement pris un certain plaisir à ces échanges bizarres, comme à des blagues privées entre amoureux, que personne d’autre ne peut comprendre. Parfois, alors que nous rentrions dormir, Marisa me chuchotait à l’oreille : « Prenons le destin par surprise ! Allons plutôt à l’hôtel ! » Alors nous changions de plan, et une fois arrivés au seuil de l’hôtel, elle disait « non, allons plutôt jusqu’au prochain ». Je trouvais ça excitant, à moitié fou aussi, mais j’appréciais les changements de cap que cela nous imposait. Ça me semblait romanesque, ça nous empêchait de nous endormir sur le quotidien.

J’admirais d’autant plus Marisa que je ne parvenais pas à la suivre. Elle était vive, n’hésitait jamais, désamorçait toutes les tensions. Une fois entrés dans l’hôtel, nous examinions le réceptionniste avec des yeux de limiers, cherchant dans ses manières ou son accoutrement le détail qui trahirait qu’il n’était pas du tout réceptionniste, mais qu’on l’avait poussé là en urgence, une veste de costume jetée sur les épaules, afin que nous n’entrions pas dans un local vide. Car dans notre jeu, il n’y avait pas d’hôtel tant qu’on n’y avait pas mis les pieds, et la chambre qu’on nous attribuait était la seule qui soit meublée de tout l’immeuble.

« Tu vas voir, à tous les coups il va nous dire Messieurs-dames, que puis-je pour vous ? Ils disent souvent ça, c’est écrit dans le script. Ils se raccrochent toujours au script quand on les prend par surprise. Mais s’ils ont le temps de se préparer, parfois ils improvisent. Pas beaucoup, ce sont rarement de bons acteurs. Et puis tout ça est mal fichu, ils doivent rogner les budgets d’écriture. Parce qu’en vrai, ils savent déjà qu’on est là pour dormir, alors pourquoi ils demandent ? Mais enfin voilà, les réceptionnistes disent que puis-je pour vous, et les marchands de primeurs qu’est-ce que ce sera ? » Mais il suffisait d’exprimer ces petites blagues à haute voix pour que, comme par hasard, le réceptionniste soit un jeune garçon indolent et presque éteint, hochant à peine la tête avant de nous tendre les clés de la chambre 215.

« Excusez-moi, c’est idiot mais je préfère les chiffres pairs » avait dit Marisa, cette nuit-là. Et n’avait-on pas lu alors une trace de désarroi sur le visage du pauvre homme ? N’avait-il pas peiné à cacher l’expression de panique qui lui était venue en se sentant acculé, contraint de nous donner la 216 ? Mais la chambre 216 existait bel et bien, et tandis qu’elle se déshabillait, Marisa m’avait dit : « finalement, tu sais, s’apercevoir que les choses existent tout bonnement, et qu’il n’y a pas de mystère, je me demande si je ne trouve pas ça trop décevant pour l’accepter. Tout est là, comme ça, grisouille et tout plat… » Elle avait mimé une chute sur le lit. « Bof. Qu’est-ce qu’il y a de plus décevant que ça ?

— Ou bien, avais-je répondu en posant une main sur la vieille tapisserie, ou bien ils ont changé les numéros sur les portes pendant qu’on prenait l’ascenseur, et on est dans la chambre 215, la seule qui soit aménagée dans tout l’immeuble. Aménagée rien que pour nous. »

Elle m’avait fait un clin d’œil.

« Hé, dis donc. Est-ce que tu te rends compte que c’est un discours paranoïaque ? »

*

Je me souviens de Marisa dans mon salon, habillée d’un fin pyjama rose que le clair de lune rendait translucide. Elle s’était levée en pleine nuit, silencieuse, pour aller fouiller dans mes tableaux entassés dans un coin. La sensation du matelas vide m’avait tiré de mon sommeil et je l’avais surprise là, mine sérieuse, regardant longuement chaque toile avant de passer à la suivante. « Qu’est-ce que tu fais ? » avais-je finalement chuchoté.

Elle s’était retournée vivement. « Ah ! Tu m’as fait peur. Je n’arrivais pas à dormir. » Puis, comme je m’approchais, elle avait désigné l’un des tableaux. C’était une représentation d’un après-midi à la butte Montmartre, que j’avais réalisée plusieurs années auparavant. « C’est beau. Ça me rend mélancolique. Ils ont l’air bien, ces gens, dans la peinture. Tout est parfait dans les peintures, ils ne s’inquiètent de rien. Les arbres sont de vrais arbres, bien verts, les maisons de vraies maisons. » Puis elle avait distraitement effleuré le portrait que j’avais fait d’elle. Je me sentais idiot de ne pas comprendre ce qu’elle voulait dire.

*

Je me souviens de Marisa et de son air incrédule quand je lui avais appris que je croisais sans arrêt Reynald en bas de chez elle. Il était planté au coin de la rue et fumait des cigarettes en regardant la porte. « Tu n’es pas allé lui parler ? m’avait-elle demandé.

— Je vais le faire, avais-je dit. Si je le revois, je vais le faire. »

Mais déjà, le volant de ma voiture recommençait à tourner dans le vide.

*

Je me souviens de Marisa très abattue, venant me raconter son entretien chez un psychologue choisi au hasard sur Internet. Nous sortions ensemble depuis près de six mois, et le lien qui nous avait unis au début s’était grandement affaibli. Plus le temps passait, plus je redevenais l’homme qui n’agit jamais, celui qui attend que le monde résolve magiquement ses soucis et lui apporte ce qu’il attend. Je m’acquittais de mes journées de travail, Marisa des siennes, et nous nous retrouvions le soir et le week-end pour ne rien faire. Je regardais des films, je me nourrissais de jeux vidéo, et Marisa lisait les romans de science-fiction paranoïaque des années 60, Ira Levin, Jack Finney, Philip K. Dick. Je me doutais que ça devait nourrir ses fantasmes, mais je n’avais rien d’autre à lui proposer.

Et progressivement, ce que nous redoutions en secret a fini par se produire : les blagues sur le simulacre ont cessé d’être des blagues. Petit à petit, l’ombre sérieuse que j’avais vue sur les photos de Marisa enfant est revenue couvrir son front d’adulte. Un jour, elle s’est arrêtée en pleine rue et m’a pris le bras pour me dire qu’il fallait immédiatement entrer dans cette boutique-là, pour vérifier. Elle essayait d’avoir l’air léger mais n’y parvenait pas. Je n’ai même pas tenté de la rassurer. Je la sentais s’enfoncer de plus en plus profondément dans ses fantasmes et ne me sentais pas de taille à la ramener dans la réalité. Je n’avais aucune énergie, battu d’avance par la perspective de l’échec qui s’annonçait. Je fixais le volant de ma voiture sans pilote, qui tournait à droite, qui tournait à gauche. Je l’avais dirigée quelques instants, un soir, pour entrer dans la vie de Marisa. Puis j’avais tout laissé là, et repris ma place de passager.

Elle s’était précipitée dans la boutique, comme lancée sur des ressorts, puis, une fois dedans, était restée plantée à examiner les lieux. « Tout est normal » avait-elle dit avec un sourire tremblé, quand je l’avais rejointe. Une employée s’était approchée, prudente, sourcils froncés.« Messieurs-dames, que puis-je pour vous ? » Les clients nous observaient de travers.

« Je dois retourner voir un psychologue.

— Ca t’obsède à nouveau ? »

Elle m’avait regardé sans répondre, ouvrant de grands yeux sur un appel silencieux.

Le psychologue trouvé sur Internet ne jugeait pas sa dégradation suffisamment préoccupante pour prescrire un traitement. Marisa lui avait raconté son enfance, ses huit années quasi autistiques, et avait finalement parlé de moi. Elle lui avait dit je me considérais comme le passager d’une voiture sans pilote. Que j’étais l’homme qui n’agit jamais.

« Et vous, qu’en pensez-vous ? avait demandé le psychologue.

— Que c’est peut-être vrai » avait répondu Marisa.

Et elle m’avait rapporté cette conversation d’une voix de morte.

« Mais pourquoi est-ce que tu lui as dit ça ? m’étais-je emporté.

— Parce que je commence à le penser. Je ne te reconnais plus. Tu ne bouges plus. Tu ne parles plus. Tu ne fais plus rien. J’ai l’impression d’être seule. Pourquoi ?

— Moi aussi j’ai l’impression d’être seul, m’étais-je piteusement défendu. Je te sens m’échapper et retomber dans cette paranoïa dont tu étais sortie. Je ne sais pas quoi faire. »

Elle était restée à me fixer pendant un long moment avant d’ajouter :

« Pourquoi est-ce que tu ne peins plus ? »

J’avais haussé les épaules, sans comprendre l’importance de la question.

*

Je me souviens de Marisa venue me montrer un message de Reynald sur son téléphone portable. Ma chérie, ma petite simplette, si tu restes loin de moi tu finiras folle au fond d’un caniveau. Je t’ai tout pardonné. Reviens. Il avait dû apprendre que notre relation tournait en bouillie, et lançait un hameçon. Mais Marisa m’avait seulement dit « quel pauvre con » avant d’effacer le message.

*

Je me souviens de Marisa escaladant la grille d’une propriété privée, en bordure du bois de Boulogne. Prise de paranoïa au cours d’une promenade, elle avait soudain voulu voir ce qui se cachait derrière la façade d’une villa. « Parce qu’il ne s’y attendent pas », avait-elle chuchoté à mon oreille. « On n’avait même pas prévu de venir par ici. Tu crois qu’ils ont pris le temps de construire l’intérieur de toutes les maisons de la banlieue parisienne, juste au cas où on essaierait d’y entrer alors qu’on se promène ? Non, regarde, regarde bien. Elles sont identiques, on dirait toutes les mêmes, comment est-ce que ça pourrait être de vraies maisons ? Non, ce sont des façades, et derrière il n’y a rien. »

Alors elle était passée par-dessus la grille, prenant appui sur une barre transversale. « Viens ! » avait-elle chuchoté, avec un signe de la main ; et je l’avais suivie sans réfléchir. Je me sentais minable, éteint et inutile. En pénétrant sur une propriété privée, elle franchissait un nouveau cap. Je savais que c’était grave, je savais qu’elle approchait du point de non-retour, mais j’étais incapable de la retenir.

Elle a poussé un soupir déçu en voyant, à travers les fenêtres, que l’intérieur de la maison était tout à fait normal. Mais elle n’a pas renoncé, et m’a entraîné au fond du jardin comme un jouet tiré par une ficelle. Il n’y avait rien de spécial. Je bougonnais. La maison était normale, tout était normal. Et puis lorsque nous avons passé le dernier coin, j’ai cru que mon cœur éclatait dans ma poitrine.

Il n’y avait pas de mur du fond.

L’intérieur de la maison donnait brutalement sur le jardin. A cinq mètres, on retrouvait la décoration que nous avions aperçue par les fenêtres, un ameublement bourgeois un peu vieillot, une tapisserie à motifs gaufrés, et brusquement tout s’arrêtait. Le papier peint semblait avoir été posé dans la précipitation, et se repliait en rouleau sur lui-même. Une langue de moquette venait mourir à trois mètres de la pelouse, effilochée comme un tapis mal coupé. Et de cette distance jusqu’à nous, le dénuement laissait apparaître le plus étrange revêtement qui soit : les murs et le sol n’étaient ni en béton ni en pierre, mais constitués de fines plaques blanches, lisses et brillantes. C’était comme si la maison n’était qu’un habillement autour d’une boîte sans fond, orientée de façon à faire illusion depuis la rue. « Ca y est ! a chuchoté Marisa, avec l’air de ne pas y croire. Ca y est, regarde, regarde ça ! »

Une inscription au sol a attiré mon attention. Gravée dans le revêtement blanc, en gros caractères bien visibles, elle disait : Mur du fond. J’ai montré les mots à Marisa. Elle a hoché la tête et tendu le doigt devant elle. A deux mètres se trouvaient d’autres indications : sur la gauche, Cellier, sur la droite, Couloir. Je n’ai pas eu le temps de prendre de photos. « Qui êtes-vous ? » a crié quelqu’un. Une porte a claqué, j’ai bondi comme si on m’avait électrocuté. Marisa m’a agrippé par le manteau et entraîné sauvagement avec elle.

Elle se précipitait déjà vers le grillage mitoyen, et grimpait à un arbre pour pouvoir sauter par-dessus. Nous sommes ainsi remontés dans le jardin du voisin, et encore celui d’après, tandis qu’autour de nous, des bruits de chasse montaient des fourrés. Je nous sentais près d’être encerclés quand Marisa a obliqué sèchement vers la rue, franchi un portail en deux bonds et roulé sur le bitume. Nous avons continué à courir sans nous arrêter jusqu’à une station de métro. Marisa a passé les tourniquets comme une flèche, et je l’ai rejointe sur le quai. Elle pantelait, les pommettes rouges, les yeux fiévreux.

« Qu’est-ce qu’on est censés faire maintenant ? a-t-elle dit, dans un tremblement. C’est du plastique. Tout ça, c’est du plastique, ça n’existe pas. Je ne sais plus. » Elle m’a dévisagé et ajouté, dans un élan de colère : « Si ça se trouve, même toi, tu n’existes pas. »

*

Je me souviens de Marisa enfoncée au fond du canapé, regardant le vide, et moi tout près d’elle, penché sur mon téléphone portable, les pouces en action pour empiler des briques colorées. Si je m’arrêtais de jouer, je pensais à la villa de Boulogne, à la structure, comme disait Marisa. Si je cessais de jouer, j’étais pris d’un grand vertige à l’idée que tout soit faux.

Nous ne nous parlions plus, chacun concentré sur soi, chacun occupé à se distraire. Elle avait fini par se lever du canapé pour aller se coucher. Pas un regard échangé, pas un contact. J’avais continué à jouer.

*

Je me souviens de Marisa et de ses grands yeux clairs fixés sur moi. Elle était assise à son bureau, ordinateur allumé : « Est-ce que tu peux me dire ce qui se passe ? » avait-elle demandé, en me montrant l’écran. C’était un e-mail de Reynald.

Ma jolie gourde, ma petite simplette, je sais que tu crois avoir rencontré quelqu’un de bien. Je sais aussi que tu crois vivre avec lui mais que depuis peu, votre relation se dégrade. Ta vie retourne à la bouillasse où elle était avant, et tu ne comprends pas pourquoi, n’est-ce pas ? Marisa. Ils t’ont eue. Ce n’est pas plus réel que tout le reste. Tu vis seule, Marisa. C’est une illusion. Il n’y a personne. Je t’ai observée, ces derniers temps. Et je peux t’aider, car je sais tout. Ce qui nous séparait autrefois n’était presque rien : si tu interroges ton cœur, tu le verras aussi. Appelle-moi. Ne m’ignore plus. Et garde ce message secret : il vaut mieux qu’ils ne sachent pas que tu sais.

Je m’étais senti tourner en vapeur tandis que je lisais. A la fin, j’ai à peine pu me défendre d’une voix coincée : « Il le fait exprès… Il se doute que tes crises ont repris et il te connaît… Puisque les autres approches ont échoué, maintenant il joue sur la paranoïa… Tu ne crois quand même pas ce qui est écrit là-dedans ? »

Marisa a secoué vigoureusement la tête. « Si je te l’ai montré, c’est que je n’ai aucun doute. Sa phrase à la con, là, si tu interroges ton cœur tu le verras aussi, c’est tout lui. Interroge ton cœur, personne ne dit ça, il a dû le piquer dans une chanson. Je n’ai pas besoin d’interroger qui que ce soit, j’ai confiance en toi, et pas en lui. Mais… »

Elle m’a pris une main et l’a pressée sur son visage. « Il faut qu’on se reprenne. Toi et moi. Il faut s’obliger à se reprendre, parce qu’il y a quelque chose de vrai dans ce message : la structure est en train de se retourner contre nous. Depuis qu’on a la preuve de son existence, le processus s’est accéléré.

— Quel processus ?

— L’oubli. Tu ne l’as pas senti ? Tu vois dans quel état on est ? Je suis prostrée toute la journée et je rumine ces histoires de structure, je suis embrouillée là-dedans pendant que tu te bourres la tête de jeux et de films, et si on continue sur ce chemin, toi et moi, ce sera beaucoup plus simple pour la structure de nous bouffer. Si on ne fait pas l’effort de rester ensemble, on va finir par disparaître, l’un après l’autre, et celui qui restera ne s’en rendra même pas compte. Un soir je me dirai tout d’un coup mais attends, je n’étais pas en couple avec un type ? J’ai rêvé ? Depuis combien de temps est-ce que je ne l’ai pas vu ? et je hausserai les épaules en me disant que ce n’est pas important, tu vois. C’était un type. Et puis ce sera mon tour de disparaître. La seule chance qu’on ait, c’est de s’être rencontrés avant de tomber sur cette baraque à Boulogne. Viens. »

Elle est allée s’asseoir sur le lit. « Je t’aime » a-t-elle dit.

Et, voyant à peu près où elle voulait en venir, je me suis installé avec elle. « Je t’aime. Et je te trouve belle. Je te trouve aussi belle que la première fois que je t’ai vue, et celle où tu t’es déshabillée pour que je puisse faire ton portrait.

— Belle comment ? a-t-elle souri.

— Belle comme quand on a envie de mordre dedans.

— Dans mes épaules ? a-t-elle demandé, en faisant glisser une bretelle de son caraco sur son avant-bras.

— Et aussi dans tes hanches.

— Je t’aime, a-t-elle dit, comme quand on se laisse faire n’importe quoi. »

Et je me suis avancé pour manger ses hanches.

Pendant quelques jours, ça nous a tenu ensemble, mais la force qui nous jetait hors du monde était plus profonde et plus puissante que ces petits stratagèmes. Un dimanche que je regardais sur l’ordinateur des photos de Marisa et moi au jardin du Luxembourg, il me sembla que, sur l’une d’elles au moins, mon visage manquait de définition. Il prenait la lumière d’une façon bizarre. Je m’y suis arrêté pour l’examiner mieux. Il y avait bien quelque chose, en effet, mais il m’a fallu du temps pour me figurer ce que c’était : mes cheveux n’étaient pas mes cheveux. C’étaient le feuillage d’une branche d’arbre, rendu noir par le contre-jour.

Ce que j’avais pris au début pour mon œil gauche n’était qu’une fenêtre du palais du Luxembourg, à l’arrière-plan, et mon œil droit un halo lumineux sur l’objectif. Le dessin de mon visage était miraculeusement créé par une coïncidence de perspectives entre Marisa et le décor du jardin. Il y avait bien quelque chose, en effet : je n’étais pas sur la photo.

Franchement déboussolé, je suis passé au cliché suivant. Cette fois, la supercherie m’a sauté aux yeux. A quelques mètres derrière Marisa se trouvait un pan de mur éclairé par la lumière rasante de fin d’après-midi. Du lierre et la main d’un passant construisaient l’illusion d’un visage. De mon visage. Marisa embrassait du vide. Elle était seule, de profil, tournée vers rien, main levée et posée sur rien, comme un mime.

J’ai vérifié toutes les photos du jardin du Luxembourg. Puis, la gorge réduite au diamètre d’une épingle, j’ai cherché d’autres photos, certaines très vieilles, certaines où j’étais adolescent, et même une du jour de mes dix ans. Je ne figurais sur aucune. Chaque fois, ma présence était une illusion. Tu vis seule, Marisa, avait écrit Reynald. Il n’y a personne.

Je me suis levé et j’ai marché jusqu’à la salle de bain, où je me suis planté devant le miroir. J’étais là, j’étais bien là, en bonne chair bien rose. Mais j’ai pris le temps d’examiner mieux. Je ne bougeais pas, j’étais toujours là, et soudain, un déclic s’est fait. Soudain, je me suis comme fragmenté. J’ai vu la salle de bain vide, et cette serviette éponge beige qui faisait la couleur de ma peau, et les multiples bouteilles de shampooing, et l’angle du lavabo, et la brosse à cheveux qui imitaient, par une sorte de hasard, l’image de l’homme que j’avais toujours cru être. L’homme qui n’agit jamais. L’homme qui n’existe pas.

Puis, dans le miroir, l’illusion s’est raffermie, et mon corps s’est solidifié à nouveau. Mais c’était trop tard. L’espace d’une seconde, j’avais vu la réalité. J’avais vu le gouffre. Ce que j’ai fait alors ? Mais rien. Je me suis assis dans l’éternel canapé pour attendre Marisa et lui demander de me dire la vérité. Je l’ai attendue pendant des heures. Elle n’est pas rentrée.

*

Je me souvenais de Marisa, mais son image fondait. La nuit était très avancée quand j’ai pris la décision de me rendre chez elle. Les rues étaient aussi noires que des chambres closes. Je ne savais plus me diriger. J’ai cherché un instant la bouche de métro qui se trouvait à cinquante mètres de chez moi. En vain. Je me suis engagé dans des gorges étroites qui ne m’évoquaient rien.

J’avais du mal à garder en tête ce que j’étais en train de faire. Je me souvenais à peine de l’appartement de Marisa, de la disposition des pièces, de la décoration, et bientôt je n’ai plus fait que mettre un pied devant l’autre, hébété comme un opiomane. La structure se referme sur toi, pensais-je parfois. Il n’y avait plus trace de trottoirs, de voitures, de façades d’immeubles. Tout était très lisse, très froid. Rien n’existe, pensais-je encore. Voilà ce que Marisa soupçonnait depuis toute petite. Rien n’existe, et moi-même, je n’existe plus depuis longtemps.

Il faisait toujours nuit quand je suis arrivé, mais je m’étais bien rendu compte que ce n’était pas une nuit normale. C’était une nuit par défaut d’autre chose, une nuit vierge comme une toile, la réalité nue. Des fantômes d’immeubles bordaient de nouveau des trottoirs transparents. Je me suis traîné jusqu’à celui de Marisa, j’ai cherché son nom sur l’interphone. Il n’y avait que des étiquettes à demi-arrachées.

« Laisse tomber, elle n’est pas chez elle » a dit quelqu’un dans mon dos.

C’était Reynald. Encore Reynald, posté dans son coin.

« Où est-elle, alors ? ai-je demandé.

— Elle est partie.

— Partie où ? »

Il a haussé les épaules et craché par terre. « Elle est partie, tu ne comprends pas ? Elle t’a planté comme elle m’a planté. Parce que c’est une petite salope qui joue avec les gens.

— Non ai-je dit alors, brûlant de colère. C’est toi.

— C’est moi, quoi ?

— C’est toi qui a joué à lui faire croire que ses délires étaient vrais. C’est toi qui lui as maintenu la tête sous l’eau, c’est toi qui la traques depuis des semaines. Et moi je te regarde faire sans lever le petit doigt. Je ne vaux pas mieux. Je n’ai pas voulu m’occuper du problème.

— Ca ouais, a-t-il dit, en avançant le buste, et t’as bien fait de pas t’en occuper. »

Et c’est à ce moment-là que je l’ai senti de nouveau. L’arbre de transmission. Le ronronnement du moteur. J’ai vu ce foutu volant qui tournait sans personne pour le diriger, qui tournait comme ça depuis de semaines et des mois, qui tournait depuis des années, et contrairement au jour où j’ai embrassé Marisa au coin des lèvres, cette fois je n’ai pas eu peur. J’ai avancé vers Reynald, et je l’ai repoussé brutalement.

Mais c’est lui qui m’en a collé une en premier. Un crochet maladroit, une réaction de surprise que j’ai prise dans la bouche. J’ai senti le goût du sang. Et maintenant, est-ce que tu choisis d’exister ou non ? Ce sang, cette chair, est-ce que tu vas finir par leur donner une place ? J’ai attrapé le volant à pleines mains et j’ai braqué à fond.

J’ai bondi sur Reynald, et me suis mis à cogner comme un sourd. J’étais enragé. Tout ce que je n’avais pas fait, non seulement avec Marisa mais depuis toujours, tout ce que j’avais négligé de faire, toute la passivité qui m’avait conduit jusqu’ici, jusqu’à ce trou noir où la fille que j’aimais s’était perdue, tout me remontait dans les poings, me crevait les membres. J’ai dû lui casser le nez. Il m’a éclaté une arcade et fermé un œil, puis a sorti un couteau et l’a perdu immédiatement, juste avant que je n’achève de le démolir, juste avant qu’il ne s’écroule et que, même à terre, à cheval sur lui, je continue de faire pleuvoir la grêle. Je ne sais pas comment j’ai fini par me calmer, mais même les tempêtes s’estompent. Je l’ai abandonné dans le caniveau.

A l’interphone, il n’y avait plus du tout de noms sur les étiquettes. J’ai appuyé sur tous les boutons jusqu’à ce qu’un déclic ouvre la porte. En traversant le hall, je sentais mes pensées s’écouler hors de mon crâne. Marisa, Marisa Mendelssohn, me répétais-je, belle comme quand on a envie de mordre dedans.

En arrivant devant la porte de son appartement, je me suis rendu compte que j’avais déjà sorti le double des clés. Je suis entré sans frapper. A l’intérieur, le processus d’oubli était très avancé. Le parquet du salon avait sauté aux trois-quarts, la peinture s’effritait, et derrière le camouflage apparaissait cet affreux matériau blanc et lisse, sans ombres, sans histoire, sans passé. Le temps de remonter le couloir jusqu’à la chambre, les murs avaient été effacés. Il n’y avait que des pointillés au sol, ainsi que quelques indications ; cloison cuisine, façade sud, fenêtre.

Un tableau blanc, sur lequel nous avions l’habitude de nous laisser des mots, était tombé au pied du lit. Marisa m’y avait laissé un message au feutre rouge. On le lisait encore assez bien :

Je suis retournée à Boulogne. Je vais essayer de prendre des photos. Si je ne reparais pas, je t’en prie, fais ce qu’il faut pour ne pas m’oublier. C’est le seul moyen que nous avons de leur tenir tête. C’est le seul moyen de nous revoir un jour. Je t’aime. M.

M ? ai-je pensé immédiatement. Marie, Marion, Marielle ?

Fiévreux, j’ai retiré veste et chemise, et attrapé le feutre rouge. Sa couleur pâlissait. En gros caractères d’imprimerie, j’ai écrit sur mon bras gauche MARISA -> BOULOGNE. Puis, en travers de mon abdomen MARISA MENDELSSOHN. Et sans attendre plus longtemps, j’ai décidé de retourner moi aussi à la maison où nous avions surpris le destin.

Je n’ai même pas eu à redescendre les escaliers. Le monde s’aplatissait. Il y avait des indications partout, ainsi que des cercles et des lignes, comme sur un terrain de basketball. Immeuble 21, façade, rue, trottoir, caniveau, et à genoux devant moi j’ai bientôt trouvé Reynald, hébété, les vêtements pleins de sang.

« Qu’est-ce qui se passe ? a-t-il dit. Tu vois tout ça ?

— Je ne vois rien du tout, ai-je grommelé. Justement, je ne vois plus rien du tout. »

Sans lui prêter plus attention, j’ai consulté les messages au sol. Quelque part sur ma droite, j’ai trouvé une flèche indiquant Montmartre, et une autre marquée Bois de Boulogne. Je n’avais aucune idée de ce que je faisais, ni de la façon dont je m’y prendrais pour retrouver Marisa dans ces conditions. Je savais seulement qu’il me fallait la retrouver.

J’ai suivi la flèche.

*

Je me souvenais de M. Je me souvenais aussi que j’essayais de tenir un volant et de diriger une voiture où je voulais qu’elle aille. Reynald me suivait en clopinant. Il ne m’interpellait plus. Il avait retrouvé son couteau et le tenait en évidence. Mais il était trop lent, et j’ai fini par le semer.

Les distances étaient infinies. Bientôt, les marquages au sol se sont raréfiés puis ont disparu. Je marchais vers nulle part, consultant régulièrement les inscriptions sur mon bras et mon abdomen. Elles étaient chaque fois un peu plus difficiles à déchiffrer. Et vint enfin un moment où je me retrouvai vierge comme une page blanche, cramponné à cette initiale, M., pour une raison que j’ignorais. Et voici l’homme qui n’agit jamais, en plein sur son territoire où rien n’arrive jamais. Retrouve le nom de la personne que tu es venue chercher. Retrouve-le pour sortir d’ici. Mais j’avais la tête creuse. J’aurais pu m’asseoir et tout arrêter. J’aurais pu me dire que j’avais découvert la vérité, le monde véritable, et qu’il ne valait pas la peine qu’on se batte.

Mais par hasard, en tâtonnant dans mes poches, j’ai trouvé les clés de l’appartement de M. Elles étaient toutes lisses, mais encore solides et pointues, comme du bon fer. Alors, tandis que je les tenais dans ma main ouverte, j’ai eu une idée. J’ai séparé la plus grosse du reste du trousseau et je me suis agenouillé. La tenant plus ou moins comme un crayon, j’ai tenté de rayer le sol blanc.

Ca a fonctionné. Ca a fait sauter une fine pellicule argentée, qui a révélé une matière brillante comme du chrome. Je m’en suis écarté d’un bon mètre. Pourquoi est-ce que tu ne peins plus ? m’avait demandé M. C’était tout ce que j’avais, alors j’ai commencé à dessiner. Les gestes ne sont pas venus aisément, mais à mesure que je me perdais dans ma tâche, je n’ai plus eu à m’en inquiéter. Mes mains savaient mieux que moi. J’ai fait sortir du sol un guéridon, des fenêtres, puis le canapé de mon salon, et cette fille allongée dedans, qui avait progressivement retiré ses chaussures, fait tomber sa jupe à ses chevilles et abandonné ses vêtements en un petit tas sur le plancher. Et n’entendais-je pas sa voix de nouveau, qui me disait : « peut-être que ce serait mieux si j’étais nue » ? Je n’avais pas encore son visage, mais son corps prenait de la définition. Maintenant ce bras, qu’elle avait placé derrière sa tête rejetée en arrière. Maintenant ses lèvres closes, que ma main travaillait en courtes hachures, affairée et sûre d’elle comme une abeille au travail. Maintenant son nez, que je revoyais prendre la lumière, et enfin ses yeux clairs et attentifs, ce regard vif qu’elle avait fixé sur moi. J’ai posé la clé, me suis redressé, et j’ai dit d’une voix forte, avec un sourire de triomphe : « Marisa ! Marisa Mendelssohn ! »

J’ai su que j’avais gagné car il y avait maintenant deux arbres à quelques mètres, ainsi que de grosses plaques grises au sol, qui devaient être du bitume. Alors je me suis époumoné : « Je ne t’ai pas oubliée, Marisa Mendelssohn ! » et quelqu’un a étouffé un rire juste à côté de moi. « Tais-toi, a-t-elle pouffé, on est chez les riches, on va se faire engueuler ! » Elle a pris mon bras et je l’ai serrée brutalement contre moi, assoiffé d’elle, répétant à voix basse, entre les baisers dont je lui couvrais le visage, Marisa, Marisa, je ne t’ai pas oubliée, je ne t’ai jamais oubliée. Et autour de nous renaissait un monde. Un beau soleil de gouache jaune éclairait la rue, des oiseaux chantaient dans des branchages impressionnistes, des perspectives revenaient à chaque clignement de paupières. Marisa frottait tendrement sa tête contre moi.

Je crois que ni elle ni moi n’aurions plus jamais parlé de structure et de complot si j’avais été plus attentif. Je m’en veux encore parfois, mais plus tant que ça. J’étais ivre, voilà tout, ivre de joie et d’amour. Pour la première fois de ma vie je me sentais fermement présent, fermement quelqu’un, et je tenais Marisa contre moi, et jamais je n’avais à ce point ressenti ce que c’était que d’être en vie. J’étais étourdi, éperdu de reconnaissance. C’est pourquoi je n’ai pas vu venir Reynald.

Mais quand il a planté sa lame entre les reins de Marisa, et fendu les chairs d’un grand coup vertical, la douleur a déchiré mon propre corps. « Chienne ! » a-t-il grogné, avant de l’arracher à mon étreinte. Je me suis précipité et lui ai sauté dessus. Un grand coup à la tête l’a envoyé à terre. Des gens qui accouraient m’ont écarté de lui. Il ne bougeait déjà plus mais respirait par la bouche, et me fixait de l’œil qui lui restait. « Ne t’approche plus jamais, ni d’elle ni de moi, ai-je craché, tandis qu’on m’emmenait. Tu m’entends ? Je te tuerai. »

*

Je me souviens de Marisa dans l’ambulance, couchée sur un fin matelas blanc. Son état était à peu près stable, puis son cœur s’est emballé, et elle a eu plusieurs malaises avant d’arriver à l’hôpital. Le quatrième lui a été fatal.

Juste avant, comme elle devait lire le désespoir sur mon visage, elle a pressé la main que je lui donnais, et a chuchoté : «Ne t’inquiète pas. Il ne faut pas t’inquiéter. On a réussi, tu te rends compte ? On a été vivants ensemble, tu l’as senti ? Tu l’as senti tout à l’heure, comme tout était vrai ? » Et comme je hochais la tête, incapable d’articuler un mot, elle a continué à parler, un ton plus bas. Je me suis penché sur elle, joue contre joue, jusqu’à ce qu’un infirmier me dise rudement : « Laissez-la respirer, monsieur ».

Mais quand je me suis écarté, c’était fini.

Dans l’appareil photo numérique que la police m’a rendu, il y avait quatre clichés de la maison de Boulogne. C’étaient des murs et des fenêtres, bien solides, splendides à la lumière du printemps. Il y avait aussi une cinquantaine de photos de nous, enlacés comme des adolescents, mimiques provoquantes et sourires de clown.

Sur toutes les photos, je suis bel et bien présent.

*

Je me souviens de Marisa m’expliquant que le monde était une grande pièce de théâtre, qui attendait de nous quelque chose que nous avions oublié. Et je me souviens d’elle dans ses derniers instants, merveilleux autant que tragiques, me racontant dans un souffle que c’était cela, que nous avions oublié. Que c’était de vivre. De cesser d’avoir peur. D’attraper ce foutu volant, de placer ses pieds sur les pédales et de rouler ensemble. Et que de l’avoir fait avec moi pendant un court instant, c’était plus qu’elle n’aurait jamais pu espérer si on ne s’était pas rencontrés. J’aurais peut-être vieilli plus longtemps. Mais vieillir dans la trouille de la structure, ça ne vaut pas une seconde de vie pleine. Il ne faut pas que tu t’inquiètes, a-t-elle répété, à la fin.

Alors je ne me suis pas inquiété. Et huit ans plus tard, j’expose dans des galeries à Paris, à New-York et Miami. Je n’ai plus jamais cessé de peindre. On trouve dans mes collections beaucoup de paysages parisiens, dans lesquels les gens semblent insouciants. Tout est toujours parfait, dans la peinture. Les arbres sont de vrais arbres, bien verts, les maisons de vraies maisons. On trouve aussi, parmi mes toiles, un grand nombre de portraits d’une jeune fille blonde, souriante, parfois prête à rire, que toute ombre de sérieux a déserté. Je suis capable de la dessiner de mémoire. Quand on me demande de qui il s’agit, je réponds que c’est la personne qui m’a appris à peindre. C’est suffisamment flou pour satisfaire les journalistes, et c’est aussi l’entière vérité.

Tu vois, Marisa, je ne t’ai jamais oubliée.

Je me souviens de tout.


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marisa Licence Creative CommonsMarisa de Blaise Jourdan est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.
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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Destiny dit :

    J’ai beaucoup aimé votre histoire du début à la fin, de plus elle traite d’une question que l’on c’est déjà posé au moins une fois au cours de notre vie que vous avez su très bien traité. C’est juste passionant vous avez beaucoup de talent 😁😆

    J'aime

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