Les oiseaux


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1. Noire carbone

La fille que Baptiste Mallet fréquente secrètement depuis trois mois est noire, et pas qu’un peu. Pas le genre mulâtre ou quarteron, selon les mots de son père. Pas le genre métisse aux yeux clairs, qu’un patriote inattentif ne remarquerait pas à sa noce. Lise Lô est noire carbone, noire en plein. Au milieu d’une assemblée de blancs, on ne voit qu’elle ; et pas seulement parce qu’elle est belle. Si absurde que cela paraisse pour tant de monde, ce problème de couleur l’épuise et le ronge.

Il y a une semaine, ses parents ont appris la nouvelle et en ont fait toute une crise. Il y pense tout le temps. Ca lui pèse sur le moral, sur l’appétit, sur la libido, sur le transit, sur tout. Voilà comment c’est arrivé : lundi dernier, il est allé boire le café à la maison comme d’habitude, et son père lui est tombé dessus. Quelqu’un avait cafté : sans doute son oncle Paul. Du moins c’est à lui que Baptiste a pensé, car il l’avait croisé la veille au parc Monceau, pendant qu’avec Lise ils observaient les oiseaux. La surprise lui avait alors causé un vif sentiment de honte. Avait-il été tenté de s’éloigner de Lise ? Oui. L’avait-il fait ? Pas vraiment. Mais un peu quand même. Il avait mis les mains dans ses poches.

Lundi dernier, son père a déboulé au salon et a dit, sur le ton d’un sarcasme féroce : « Alors, j’ai appris que tu sortais avec une négresse, de je ne sais quel coin ? » Il a fait exprès de dire négresse. D’habitude il n’ose pas : il sait que ça fait vieux con d’extrême-droite, et il tient à son apparence humaniste de miel et de sucre. Mais il a dû penser qu’une telle expression montrerait quelque chose de sa fureur. Sans doute a-t-il aussi voulu blesser son fils.

Baptiste a répondu : « Elle s’appelle Lise ». Il trouvait qu’il y avait, dans la révélation de son prénom, une charge subversive réduisant le racisme paternel à une mesquinerie sans valeur, mais ça n’a eu aucun effet. Le sermon a duré vingt minutes. Père et mère se sont associés pour devenir cette entité métaphysique, les parents Mallet, et lui ont reproché l’humiliation d’avoir été les derniers avertis de ce qui se passait. Comme s’il se passait quelque chose. Apparemment, l’oncle Paul avait d’abord raconté l’aventure à d’autres oncles et tantes, puis aux grands-parents, et tout ce petit monde s’était relayé au téléphone pour se scandaliser du virus cosmopolite qui entrait dans la famille. Les parents Mallet, se croyant magnanimes et quasiment libéraux, ont donc rappelé à leur garçon qu’il pouvait faire toutes les expériences du monde, coucher avec n’importe qui, des noires, des musulmanes, et même des hommes si ça lui chantait (pas de juifs cela dit ; ils l’ont gardé pour eux mais il y a des choses qui vont de soi). Mais il devait rester conscient de la différence entre une expérience et une relation sérieuse.

« On ne recevra jamais ces gens-là chez nous.
—Je ne vous ai rien demandé.
—Tu nous as très bien compris. »

Puis ils ont bu le café dans un silence de plomb.

« Ton père est furieux mais moi je sais que ça ira, lui a dit sa mère en le raccompagnant à la porte. Je ne t’en veux pas. » Elle l’a embrassé sur le front. « Je sais ce que c’est, va. Tout le monde a été jeune, il faut éprouver sa volonté. Et puis on ne se rapproche du Ciel qu’en se confrontant à la tentation. Je sais qu’elles sont belles, ces noires. Certaines, enfin. Mais tu dois te battre. Sois plus fort que la bête en toi. »

Ce qui rend Baptiste malade, c’est qu’il ne veut pas faire de peine à sa mère mais ne compte pas se séparer de Lise. Quand celle-ci l’a appelé lundi dernier pour qu’ils se voient dans la soirée, il n’a pourtant pas répondu. Plus tard, il lui a dit qu’il s’était couché tôt en rentrant du travail. Elle l’a cru. Ca n’a fait que repousser le problème.

Ou disons : l’un des problèmes. Car il y en a partout, des problèmes ; on dirait des mouches un jour de grande chaleur. Par exemple, il est évident que Lise ne partagera jamais ses opinions politiques. Là, il faut faire son deuil. Elle serait horrifiée d’apprendre que ses préoccupations principales, dans la vie, sont le destin racial de la France, la perte de l’identité nationale et du sentiment patriotique, ainsi que l’ensemble des catastrophes provoquées par l’importation massive d’individus subsahariens illettrés et stupides. Lise Lô n’est ni illettrée ni stupide ; mais Lise est différente. Ca sonne vraiment con de dire ça mais c’est vrai. Lise est différente, et ça ouvre sur un autre problème : jamais les patriotes n’accepteront de le croire. Jamais personne ne comprendra qu’il sorte avec une noire. Ses potes, ça les rendra dingues — quoique pas tout de suite. Au début, ils le féliciteront parce qu’elle est belle. Ils prendront la nouvelle comme une victoire de la race blanche sur les envahisseurs noirs ; « t’as réussi à soumettre l’ennemi », ils diront. Ils diront pire, avec ce tremblement d’excitation qui caractérise les ratés et les peureux. « J’espère qu’elle suce comme une esclave », ils diront. Ils ricaneront. Baptiste aurait beau jeu de protester, car il a longtemps ri aux mêmes blagues, et ce n’est pas si vieux. L’esclavage, ils en parlent comme si c’était du second degré, mais c’est un fantasme auquel ils reviennent toujours, après avoir parlé du bilan migratoire ou de l’oligarchie cosmopolite. Ce n’est pas pour autant un projet politique, juste une marque d’impuissance. Et pour être tout à fait honnête, Baptiste reconnait avoir eu quelque chose de ce genre en tête, quand il a décidé d’aborder Lise. Ce fantasme de branleur, qui s’écroule quand il se confronte à la vérité d’une personne de chair. Ce matin, tandis qu’il descend dans le métro, laissant Lise endormie dans son appartement de Montmartre, il en ressent une tristesse inconsolable. Il ne pense plus comme ça ; mais l’avoir fantasmée une seule fois en créature inférieure lui fait une tâche sur la conscience. Il a passé sa vie à se jurer qu’il n’était pas raciste, mais c’est bel et bien par racisme qu’il l’a séduite. Et c’est ce même racisme qui empêchera ses potes d’accepter que sa relation avec elle se prolonge.

*

Toutefois, le plus gros problème de Baptiste c’est qu’il n’est pas loin de tomber amoureux. Car, pour approcher Lise, il a bien fallu s’intéresser à elle, l’écouter, se trouver des points communs ; et mon Dieu, il en a trouvé beaucoup. En dehors du champ politique, Lise et lui sont aussi proches que possible. Ils ont les mêmes références, ils ont aimé les mêmes livres. Elle est infirmière et ça lui plait, mais elle se sent aussi une âme d’artisan et rêve de ferronnerie d’art. Un jour, elle lui a même porté cette estocade : « dans ma vie idéale, je serais engagée sur la restauration d’un château de la Loire. » Autant pour les patriotes et l’identité nationale.

Et puis surtout, Lise et lui partagent la même admiration pour les oiseaux, leurs compagnons de solitude.

Tous deux ont grandi seuls. Lui, parce que les parents Mallet, de la famille Mallet des confiseries Mallet (depuis 1732), déléguaient l’affection et l’éducation de leur fils à des gouvernantes, qu’ils congédiaient quand il s’y attachait. Elle, parce qu’elle n’a pas connu son père et a perdu sa mère à quatre ans ; parce qu’elle a voyagé de foyer en foyer, à la dure. Et tous deux, sans se connaître, ont bizarrement tourné leur affection vers les oiseaux. De sa mère, Lise gardait un médaillon de fer gravé d’un merle chanteur. D’un lointain ancêtre Mallet, Baptiste avait hérité d’une série de livres d’histoire naturelle. Il avait suffi de cela pour qu’ils se forgent des mythologies semblables, faites de courtes prières et de salutations respectueuses. Ils s’endormaient sur les mêmes rêves sécurisants d’oiseaux ébouriffés, au chaud dans leur nid, ils dessinaient les mêmes portraits naïfs, appliquaient les mêmes méthodes d’observation. Les oiseaux étaient une porte de sortie vers une réalité parallèle, où il ne fallait qu’un peu de patience pour entrer. Moineaux, fauvettes, hirondelles, mésanges, chouettes chevêches ; chacun faisait son train sans se soucier des hommes, chacun témoignait de l’existence d’un autre monde, comme une pellicule invisible collée au monde ordinaire.

Ces derniers mois, très émus de se découvrir un tel point commun, Baptiste et Lise sont allés les voir dans les parcs et les forêts, à Rambouillet et à Fontainebleau. Elle lui a montré son médaillon. Il lui a montré ses vieux dessins de rouge-gorges, un peu caricaturaux, un peu Walt Disney. « Tu te rends compte ? » il a dit. « J’arrive pas à y croire » elle a répondu, et ses yeux brillaient.

La stratégie s’est retournée contre lui. Baptiste a fini par s’intéresser à Lise pour de bon. Après quelques rendez-vous, il s’est mis à rêver d’elle. Toute la journée, toute la nuit. Non seulement du trésor de son visage ; non seulement de ses yeux, qui affolent son coeur comme un moineau pris au piège ; mais de sa façon d’être, de sa gentillesse impossible.

Un jour, elle lui a confié qu’elle essayait d’être toujours aimable et souriante, même si les gens se délestaient sur elle. « Je suis quand même assez sanguine, voilà. Longtemps je me suis battue pour rien. Maintenant je m’oblige à prendre sur moi, mais comme je ne sais rien faire dans la demi-mesure… Les autres, si ça les aide et que je peux le supporter, je leur donne ce que j’ai. Je leur donne tout, voilà ; sinon je me demande s’ils profitent de moi et c’est là que je m’énerve. Si je peux l’encaisser et que ça les soulage, pourquoi ne pas continuer pas à donner mes forces à ceux qui m’en ont déjà pris ? Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi la gauche : c’est bien quelque chose que ça que voulait dire Jésus, non ? » Baptiste n’en savait rien. Tends aussi la gauche. Il avait toujours trouvé ce principe complètement neuneu, et à la maison on avait beau se prétendre catholiques, on n’avait guère d’inspiration sur ces sujets-là. Ebloui, il avait fini par se pencher et l’embrasser par-dessus la table du café. C’était parfait. C’était de la magie. Il l’adorait.

Et maintenant il veut l’entendre tout le temps, la regarder tout le temps. Il veut la protéger des gens qui la frappent sur la joue droite. Il dit son nom en cachette au travail — Lise Lô, n’est-ce pas magnifique ? Tout est parfait. Mais elle est noire. Noire carbone. Et cette idiotie est sur le point de faire exploser le monde.

*

Les charges sont posées, les mèches sont prêtes, il ne manque qu’une étincelle.

En ce moment par exemple, il pense beaucoup moins au destin racial de la France. Il éprouve un vague ennui à discuter avec les patriotes, et les blagues ne le font plus rire. L’obsession paternelle pour l’oligarchie sioniste ne le met plus en appétit comme avant. Il se demande d’ailleurs s’il a jamais aimé ça. Peut-être que le plaisir de ces discussions ne résidait que dans le rapprochement qu’elles permettaient avec les parents Mallet. Au fond, peut-être qu’il n’est pas comme eux. Peut-être que le sang ne fait pas tout et que le caractère compte. Peut-être qu’il se trompe depuis le début et qu’il vient d’ouvrir les yeux. Bon.

Depuis qu’il sort avec Lise, il prête beaucoup plus attention aux noirs autour de lui, et il se demande s’ils sont si incompatibles que ça. Regarde Lise ; elle n’a pas eu de parents, et dans les foyers c’était chacun pour sa peau. Tu crois qu’elle aurait fait comme tout le monde ? Tu crois qu’elle aurait revendiqué sa colère comme faisant partie d’elle ? Non. Elle se plie en quatre pour être aimable aux autres, et s’ils veulent la frapper sur la joue droite, elle essaiera de leur offrir aussi la gauche. Si une telle enfance n’est pas une fatalité, alors qu’est-ce qui en est une ? La couleur ? La race ? Allez.

Tout ça, c’est comme des bombes dont il entend cliqueter le retardateur. Il voudrait en parler à quelqu’un. Il voudrait savoir au moins ce qui lui, Baptiste Mallet, point d’aboutissement de la lignée Mallet, en pense vraiment ; mais il peine à distinguer sa personnalité des légendes auxquelles il s’accroche pour exister aux yeux de son entourage. Si son ami Fabrice l’apprenait, par exemple, il lui dirait qu’il se féminise, que Lise lui a coupé les couilles. Jamais il ne lui avouera de pareils doutes.

Mais les charges sont posées, les mèches sont prêtes, et il ne manque qu’une étincelle.

2. Trou noir

Le métro est déjà à quai. Il doit courir pour l’attraper. Les portes se referment après son passage.

Plongé dans ses pensées, il ne ressent pas l’ambiance étrange du wagon. Ce n’est qu’en remarquant la couleur carbone de sa voisine qu’il s’avise également qu’elle est en train de pleurer. Comme elle est penchée sur son smartphone, il imagine qu’elle vient de se disputer avec son petit ami, et détourne le regard pour ne pas la déranger. Sorti de sa rêverie, il se sent soudain aux aguets — c’est l’instinct d’une bête qui a senti l’odeur du feu. Quelque chose ne va pas. Les gens ne sont pas comme d’habitude. D’abord, le métro est à moitié vide. Rien à voir avec les lundis habituels aux heures de pointe. Les sièges ne sont même pas tous occupés. Et puis, quoi d’autre ? Beaucoup pleurent. Une rumeur de reniflements et de plaintes emplit le wagon. Beaucoup pleurent, oui, et tous ont le nez sur leur portable. Curieux plutôt qu’inquiet, Baptiste s’avance et touche le bras de sa voisine. Elle lève sur lui des yeux mouillés, tâchés de mascara fondu.

« Excusez-moi, dit-il en désignant le reste du wagon, il s’est passé quelque chose ? »

La fille semble désorientée.

« Vous n’êtes pas au courant ?
—Au courant de quoi ? Non. Il y a eu un attentat ? »

L’angoisse le pique à l’estomac. Quelques personnes se rapprochent pour écouter.

« C’est fini, bredouille la fille, avant de laisser passer un sanglot. Tout est fini. »

Et elle lui montre l’écran de son smartphone.

*

La première chose qu’il remarque, c’est la source : l’information vient de BFM. Leur logo est incrusté sur une vidéo satellite de l’hémisphère sud. Sous de fins nuages blancs, on voit l’Australie, les îles d’Indonésie, Taïwan, un bout de l’Inde. Tout semble normal, mais sur un bandeau d’annonce rouge, en bas, la chaîne a fait écrire ces mots : Inquiétante ouverture commencée à 8h30 heure locale (22h30 heure de Paris). Pendant un instant, Baptiste n’a aucune idée de ce que cela signifie, puis un détail ramène son oeil au centre de l’écran : un disque noir grossit au milieu du territoire australien. Il est si régulier et homogène qu’on dirait une incrustation dans la vidéo.

« Qu’est-ce que c’est ? demande-t-il.
—On ne sait pas. Un genre de trou.
—Un trou noir ?
—Non, juste un trou. Mais ils disent une ouverture, maintenant. »

La jeune femme a cessé de pleurer. Elle reprend un peu de forces tandis qu’elle lui raconte. Quelqu’un ajoute : « c’est un truc de physique quantique, mais j’ai oublié le nom ». Un autre : « c’est la décohésion. Mon fils connaît. » Un dernier : « décohérence, je crois. Mais vous savez, ils n’en sont pas sûrs. » Un petit cercle se forme. Les gens ont envie de parler.

Tout a commencé la veille, pendant qu’avec Lise ils dînaient à la bougie, dans l’appartement de Montmartre. Au milieu du désert australien, vers 22 heures 30 (heure de Paris), une maille de la réalité a sauté. Les physiciens ont commencé par évoquer une annulation de la décohérence quantique, mais l’explication a rapidement été abandonnée et c’est cette métaphore du tricot qui a fini par s’imposer. Elle a le mérite de bien illustrer ce qui s’est passé ensuite : comme si on tirait sur le fil d’un pull en laine, la désintégration s’est étendue. Vers 23 heures, le phénomène pouvait se voir depuis l’espace. L’Etat-major des armées s’est alarmé. A 23 heures 30, les dirigeants des pays du G7 étaient avertis, et l’ONU a fait un communiqué : le diamètre du disque avait atteint la moitié de la taille de l’Australie sans que personne n’ait la moindre idée de sa nature. Et le phénomène continuait de s’étendre. Des appareils de reconnaissance, partis l’observer de près, étaient revenus avec des images incompréhensibles. Depuis l’espace, le phénomène avait la forme d’un disque, mais depuis les basses altitudes, il ressemblait à un dôme ou à une colonne : sa présence bouchait le ciel comme en pleine nuit. On visualisait une frontière nette sur le sol, semblable à l’ombre portée d’un nuage. Derrière cette frontière, c’était le noir total.

Dans une vidéo militaire ayant fuité sur les réseaux sociaux, on voyait plusieurs chasseurs F-35 prendre de l’altitude pour tenter de survoler la zone. Ils y étaient absorbés l’un après l’autre, comme effacés. On entendait les pilotes crier dans la radio, puis on n’entendait plus rien.

« Une ouverture quantique avale la matière en Australie » titrait la presse mondiale sur Internet. « Quelque chose est en train de dévorer le monde » titraient les blogs influents. En Asie, en Europe, personne ne dormait, et il était difficile de croire qu’au même instant, Baptiste et Lise étaient en train de faire l’amour ; ou peut-être qu’ils étaient étendus sur le lit et regardaient le ciel d’hiver à travers le vasistas du plafond. En Australie, il fut convenu de faire évacuer les villes les plus proches du périmètre de l’ouverture, mais ce fut impossible. La panique avait ravagé les esprits bien avant que les autorités ne tentent d’organiser un repli. Dans tout le pays, les gens se précipitaient aux aéroports, ou fonçaient vers l’océan. Embouteillages monstres, émeutes, carnages

La voisine de Baptiste lance une vidéo amateur pour qu’il se rende compte, mais il n’y jette pas un regard.

«  Comment ça s’est fini ? Je dormais. Où est-ce qu’on en est ce matin ? »

Rapidement, le trou a avalé les premières villes. Adelaide a disparu avant minuit. A Melbourne, Perth, Sydney, c’était l’apocalypse. La certitude de la fin du monde et les nouvelles des villes englouties avaient libéré la sauvagerie. Tout flambait. De façon erratique, au milieu d’accidents et d’explosions, des avions presque vides parvenaient quand même à décoller. Ils filaient vers l’Indonésie, où déjà on se ruait en masse vers le Vietnam. Des bateaux quittaient Melbourne, débordant d’Australiens terrifiés qui hurlaient, se battaient, tombaient à l’eau. Ils se battaient même avec les enfants.

« Il faut que vous voyiez les images, dit maintenant la jeune femme. C’est affreux.
—Je ne veux pas voir ! Dites-moi seulement… »

Mais elle ne l’écoute pas et lui montre des images. Sur une vidéo, on voit l’horizon noircir. Le caméraman semble installé sur un promontoire, au-dessus de la foule, et il ne cesse de répéter « Mon Dieu, mon Dieu, oh mon Dieu ». Le ciel tourne à la nuit, la foule se jette à l’eau. Au loin, on entend les moteurs des bateaux qui rugissent. Puis il fait totalement nuit ; et même plus que nuit. On a l’impression de regarder derrière la trame de la réalité. Une ombre immense recouvre la ville, le bruit des émeutes s’atténue. Les quelques voix qui restent, à la fin, sonnent comme dans une pièce très petite ou dans un paysage enneigé. L’ombre descend sur les immeubles, sur le quai. Elle marche vers eux. Tout est très calme. L’homme a cessé de parler. La vidéo s’arrête.

« C’était une heure du matin, dit quelqu’un. Quand l’Australie a disparu.
—Pas juste l’Australie, dit un autre. Le continent entier. »

Depuis l’espace, à une heure du matin, toute l’Océanie était noire. A Tokyo, Pékin, New-Delhi, à Moscou, Paris, Londres et Washington, les meilleurs physiciens du monde travaillaient en équipes de crise. A deux heures et quart, constatant que les océans ne se vidaient pas, et que le phénomène n’était donc pas véritablement un trou, un groupe de scientifiques israéliens a proposé une solution. Il s’agissait de larguer, depuis des ballons-sondes situés dans la haute atmosphère, une succession calculée de matériaux ferreux, auxquels on avait fait subir un processus chimique expérimental. « Combien de chances pour que ça fonctionne ? » a demandé un journaliste abasourdi au porte-parole de l’ONU qui annonçait la nouvelle. « Je ne peux pas vous répondre précisément, mais nous pensons qu’elles sont assez bonnes. »

Et en effet, ça a fonctionné.

A cinq heures du matin, l’ouverture a cessé de s’élargir. Ses limites touchaient presque le continent africain. Le monde entier, suspendu aux nouvelles, a repris son souffle. Et malgré la disparition de l’Australie, du Japon et d’une partie de la Chine, le soulagement d’avoir survécu à la fin du monde s’est exprimé sous forme de colère et de ressentiment. Des rumeurs se sont propagées très vite. Comment avait-on pu arrêter un phénomène pareil, sans avoir pu l’étudier, et sans avoir jamais rien rencontré d’équivalent ? Que contenaient les ballons-sondes ? Il a bientôt été tenu pour acquis que l’origine de la catastrophe était humaine, et sans doute liée à des expériences interdites sur les forces fondamentales de l’univers. Et bien entendu, c’étaient des chercheurs israéliens qui avaient mis fin au problème, quelques heures seulement avant qu’Israël ne soit englouti. Comme par hasard.

Tandis que les gens du métro lui racontent cela, Baptiste regarde les vidéos satellites du trou noir qui s’étend vers l’Europe, et voilà qu’il se met à penser comme eux. Après le flot d’informations qu’il vient de recevoir, et maintenant que l’angoisse de la fin du monde est passée, il trouve que ces images feraient une métaphore efficace du raz-de-marée tiers-mondiste sur lequel il a tant fantasmé. Ça doit faire rire les patriotes, à cet instant même. Ils doivent penser que c’est très second degré, très spirituel. Ce noir carbone qui s’étend sur le monde, c’est l’image résiduelle du cauchemar auxquels ils rêvent ; des millions d’émigrés, déferlant sur la France pour emporter sa culture et la noyer dans le métissage. Mais Baptiste, ça le rend malade d’avoir immédiatement ça en tête plutôt que de penser à Lise, qui dort peut-être encore sans soupçonner que l’apocalypse vient de leur passer à côté. Il perçoit clairement quel refuge constitue ce soi-disant second degré, avec tous ces automatismes de pensée.

Et puis la jeune femme lui touche le genou du bout des doigts, et elle secoue la tête.

« Monsieur, dit-elle. Ca a recommencé. »

Sur l’écran du smartphone elle lui montre les nouvelles du matin. Tous les articles disent la même chose : l’ouverture s’élargit de nouveau. Le tissu se déchire. Et cette fois, plus personne ne sait comment l’arrêter. A mesure qu’ils lisent, la femme se remet à pleurer.

« Ils ont fait des calculs. Paris disparaîtra vers dix heures ce matin. »

*

Il est sept heures et demie. Leur métro est arrêté à Jaurès depuis quelques minutes, et ils viennent à peine de le remarquer. De très loin, des cris leur parviennent.

« Ca ne se peut pas » dit-il à la jeune femme.

Le son de sa voix le surprend. On dirait un enfant.

« Tout ne peut pas disparaître comme ça.
—Il ne faut pas avoir peur, dit quelqu’un. Dieu n’est pas méchant.
—Il n’y a pas de Dieu, répond la femme. On va disparaître et personne ne se souviendra de nous. »

Les gens commencent à descendre. Quelqu’un dit « bonne chance à tous ». Ils s’éparpillent, descendent dans les rues. Baptiste sort son téléphone de sa poche. Il est resté éteint depuis la veille. Il le met en route et découvre les messages. Quarante-trois appels de ses parents, huit de son ami Fabrice, seize messages sur le répondeur. Il se met à trembler, tout le haut du corps secoué de frissons. C’est idiot, mais devant ces chiffres il se rend compte de ce qui arrive. On ne vient pas de lui jouer une farce : tout est vrai. Le monde est en train de disparaître.

3. Les oiseaux

Dans l’avenue Jean Jaurès, il appelle ses parents. Il n’est qu’à quelques rues de leur appartement, et c’est par là qu’il se dirige.

« Mais qu’est-ce que tu foutais ? gueule son père en décrochant.
—Je dormais.
—Tu dormais ! Tu imagines le souci qu’on s’est fait ? Sylvie ! gueule-t-il encore. J’ai Baptiste en ligne, ça y est ! »

Il imagine le soupir de soulagement maternel. Puis son père à nouveau :

« Tu es courant de ce qu’ils ont fait ? Je n’ai pas besoin de t’expliquer ?
—Oui. Des gens m’ont raconté…
—Rothschild, tonne-t-il. Ces connards de chez Rothschild. Ils financent une université rabbinique depuis quarante-cinq ans, on vient de m’envoyer les preuves. Ces tarés de sionistes voulaient transmuter la matière pour accomplir une prophétie du Talmud. Beau résultat ! Bernard Henri-Lévy a pris des parts…
—Papa… »

Il éprouve pour son père autant de pitié qu’il en a eu pour lui-même, quand il s’est surpris à penser à l’immigration subsaharienne devant les images de la catastrophe. Ils ne savent parler que de cette façon, avec ces termes codés, cette systématique. Ils se branchent sur le même sempiternel circuit dès qu’ils essaient de s’exprimer, et il y a quelque chose de triste et d’émouvant à les voir cramponnés à leur prison mentale, comme si elle pouvait les sauver du hasard et de la tragédie. Baptiste sait très bien quel genre de preuve on a dû envoyer à son père : un document PowerPoint écrit en énorme, avec des points d’exclamation triples et des mots en rouge comme Talmud et Prophétie. Son père n’est pas un imbécile ; il a hérité de sa fortune mais a su la faire fructifier avec intelligence. Pourtant il se laisse berner par des PowerPoint débiles, juste parce qu’ils savent appuyer aux bons endroits.

« Papa ! crie-t-il à son tour dans le téléphone.
—Oui, répond son père, qui semble reprendre contact avec la réalité. Où est-ce que tu es ?
—Avenue Jean Jaurès, pas très loin.
—Seul ? »

C’est ce mot-là qui scelle leur destin. Baptiste s’arrête au milieu du trottoir.

« Oui, chuchote-t-il.
—Alors écoute. Tout ça n’est pas terminé. Il y a un programme d’évacuation. Yves m’a prévenu. C’est secret défense, ça concerne les personnalités importantes : le président, les grands scientifiques français… Et ceux qui peuvent acheter leur ticket. Bon. Ils vont être évacués jusqu’à la station spatiale. Pas la Station internationale, tu m’as compris, ça c’est une blague pour le grand public. Je veux dire la station spatiale, la base cachée. Le plan est déjà lancé en Allemagne et en Angleterre. Trump est déjà là-haut.
—T’as lu ça dans un PowerPoint, aussi ? »

Son père semble réfléchir une seconde, mais il ne comprend pas le sarcasme.

« Non, je te dis que c’est Yves qui m’a prévenu. Yves Cochard, du groupe Airbus, tu sais. Alors écoute : j’ai pu avoir des places. Il va y avoir plusieurs décollages jusqu’à neuf heures quarante-cinq. Ensuite ils ferment la boutique et adieu. On est attendus pour le tout dernier.
—Attendus où ? Vous allez décoller d’où ?
—Ecoute, c’est secret. Tu verras en route. Si tu n’es pas loin, remue-toi, on n’allait pas tarder à partir. »

Puis il ajoute à nouveau, d’un ton de proviseur asseyant son autorité : « Et tu viens seul. »

Alors, Baptiste, la colère le prend à la poitrine ; et s’il éprouve également de la honte, elle ne le concerne plus. Ce sont ses parents : ils lui font honte devant l’univers. Maintenant il pense à Lise dans son appartement de Montmartre. Elle ne travaille pas car elle vient de terminer ses gardes, et peut-être qu’elle va rêvasser jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour sortir de son lit. Peut-être qu’elle ignorera tout jusqu’à la fin et qu’elle mourra sous sa couette, tandis que les parents Mallet seront dans leur fusée secrète en route pour la station spatiale, garée derrière la face cachée de la lune et financée par des banquiers sionistes.

« Mais attends, aboie-t-il en retour, les Rothschild ont dû se payer des places aussi.
—Quoi ?
—Je dis que ça risque d’être plein de juifs et de noirs, là-haut, tu y as pensé ?
—Quoi ? »

Baptiste fait demi-tour. S’il marche vite, il peut être à l’appartement dans moins de trente minutes.

« Je dis que puisque Lise ne vient pas, je ne viens pas non plus. Lise c’est cette fille, tu sais, dont toute ma famille a honte parce qu’elle est noire comme une mine de crayon. Tout ça est un peu ridicule, non ? La grande horloge est en train de s’arrêter, les étoiles nous tombent dessus, mais la famille Mallet tient bon et ne se compromettra pas dans le métissage. Plutôt jeter ses enfants par la fenêtre. Bravo, famille Mallet ! Reste donc à tes principes ! Vous ne voulez pas de moi ? Et bien je n’y vais pas. J’ai une autre famille ici.
—Seigneur, mais qu’est-ce que tu racontes ? gronde son père. Evidemment que nous te voulons à bord ! Mais ne fais pas comme si tu n’étais pas prévenu. Une expérience est une expérience, et seulement une expérience. Je te l’ai dit. On ne reçoit pas ces gens-là. »

Baptiste décolle le téléphone de son oreille et le regarde comme une curiosité inconnue. D’ici, la voix minuscule de son père n’a aucune consistance. Brusquement, par un effet de contamination, c’est toute la réalité qui semble moins lourde, moins réelle. Baptiste est tenté de raccrocher tout de suite, car ses forces le quittent. Son pas ralentit. Il vient de comprendre quelque chose. Il se traîne jusqu’à Jaurès, mortellement épuisé. Ca lui demande un effort insensé de ramener le téléphone à son oreille.

D’abord il dit « Allez », car c’est tout ce que ses lèvres peuvent articuler. Puis : « Votre problème, ce n’est pas Lise, pas vrai ? Votre problème c’est moi. »

Il y a un temps mort, trois secondes de néant, puis la voix de son père au milieu de l’abîme :

« Baptiste, arrête la comédie, tu veux ? On discutera de tout ça plus tard.
—Non, tout de suite. Je vais te le dire tout de suite, pour que tu le saches, car je ne sais pas si tu t’en rends compte. Celui que vous voulez avec vous, là-haut c’est Baptiste Mallet. Le dernier descendant de la famille Mallet, l’aboutissement ultime. Et la famille Mallet putain, elle me déborde de partout, Papa. J’ai l’impression d’entendre jusqu’aux ancêtres de 1730 me gueuler dessus depuis la tombe pour que je les représente dignement. Et je suis pas digne, pas vrai ? Quoi que je fasse, ça ne convient pas.
—Quoi que tu fasses ! » Son père crie aussi fort que quand il se scandalise que les chiffres de l’immigration soient truqués pour endormir le peuple. « Quoi que tu fasses ! Tu nous ramènes une noire, qu’il paraît que même au Kenya ils n’en ont pas des comme ça ! Tu prends tous nos principes à contrepied, et il faudrait qu’on applaudisse et qu’on te félicite de ton ouverture d’esprit ? Tu n’as plus seize ans, il est temps de liquider ta crise d’adolescence ! Ta mère et moi nous rongeons les sangs, est-ce que tu te rends compte de ça ?
—Non, c’est trop facile ! » Maintenant c’est lui qui crie, au milieu de la rue, mais ça ne porte pas. Ses oreilles bourdonnent, le paysage flotte. « Tout le monde va mourir, c’est trop facile ! Vous faites comme si aviez du souci pour moi, mais pour sauver ma vie vous m’imposez encore d’obéir à la lignée ! Les parents Mallet, la famille Mallet, c’est ça votre affection ! Un nom de famille ! Qu’est-ce que ça veut dire, d’aimer quelqu’un comme ça ?
—Maintenant tu arrêtes de faire le con, répond sèchement le père. Notre nom n’a rien de déshonorant. Et tu es mon fils.
—Tu ne comprends rien à ce que je dis.
—Bon Dieu… C’est cette nana qui t’a mis tout ça dans la tête, c’est ça ? Elle est à côté de toi ? »

C’est là que Baptiste raccroche. Le sang lui tape dans la gorge comme à coups de poings. Il respire fort, écoute le bruit de l’air. Petit à petit, le monde reprend de son épaisseur. Il a mal au coeur mais ça va mieux. Il pense à Lise. Il pense à la parole du Christ : si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi la gauche. Peut-être qu’il aurait pu tendre la joue gauche, lui aussi, au lieu de tout gâcher sur des reproches inutiles. Tant pis. A présent, les rues se remplissent de gens qui courent partout, chassent en meute, cassent les vitrines, se battent. Il est à peine huit heures. Les voitures à l’arrêt sont prises d’assaut, retournées et incendiées. Ses parents ne parviendront même pas à quitter Paris. Et qu’est-ce qu’il va dire à Lise, en la retrouvant ?

Le monde ne peut pas être terminé. Il ne peut pas rester seulement deux heures. Il regarde autour et il pense « cette poubelle aussi disparaîtra, et ce coin de mur, et ce café ». Ca ne lui fait rien car il n’arrive pas à y croire.

Mais, maintenant, il fait comme tous les autres. Il court.

*

Il fait tourner la clé le plus silencieusement possible et entre dans l’appartement. C’est un deux pièces côté cour ; d’ici, on n’entend pas trop le bruit des émeutes. On jurerait que tout est normal. Sur les toits, des pigeons sont en train de roucouler. Mais combien de temps ? A peine moins de deux heures. Il imagine le trou énorme, peut-être arrivé maintenant aux frontières occidentales de la Russie, continuant d’avaler la terre, les maisons, les animaux. Les gens qui fuient en hurlant, à cet instant même. Il s’est décidé : si Lise dort, il ne lui racontera pas. Il n’y a plus d’issue, que ferait-elle ? Elle n’a pas de famille, seulement ses collègues de l’hôpital et ses amis ; mais il faut imaginer l’état du pays. Les réseaux de communication ont sauté, les gens sont fous. Il prendra la responsabilité de tout garder pour lui. Il fera ça pour elle, il portera cette croix. Mais au fond, il espère qu’elle sait.

Il retire ses chaussures, marche sur la pointe des pieds jusque dans la chambre. Le parquet geint un peu, avec son bruit rassurant. Il pousse la porte ; elle dort toujours. De la voir comme ça, il chancelle. Endormie, elle est encore plus belle. Elle a le plus beau visage qu’il ait jamais vu, et ce visage est aussi profond que le trou qui va les engloutir. Il s’avance, retient son souffle, se déshabille et se recouche. Elle bouge un peu, ouvre les yeux, sourit puis cesse. « Tu n’es pas au travail ? Quelle heure il est ?

—Je le ai appelés. J’ai pris ma journée, j’avais envie de rester là. »

Il se serre contre elle.

*

Il est dix heures moins vingt quand elle se lève. La dernière fusée française doit être en train de décoller.

« Tu veux du café ? demande-t-elle.
—Oui, plein. »

Elle disparaît dans la cuisine. Il écoute les bruits de vaisselle, le soupir de la cafetière qui chauffe.

« Qu’est-ce qu’il y a dehors ? lance-t-elle. Une manif ?
—C’est possible. Il y avait beaucoup de monde dans le métro. »

Il dit ça sans remords. Il y croirait presque. Mais quand elle revient avec deux mugs fumants, il doit être dix-heures moins dix, et le coeur du monde bat dans sa poitrine. Il sent les pulsations remonter jusqu’à sa mâchoire. Il boit un peu, se brûle la langue. Peut-on encore se brûler avec son café à cet instant ? Ça ne peut pas être la fin. Lise s’assied à côté de lui. Elle pose sa tête sur son épaule. Elle boit, laisse errer ses pensées.

« Je suis contente que tu sois revenu, dit-elle. Je suis bien avec toi. »

Il joue avec ses cheveux, il l’embrasse sur le front, dans le cou, elle sent bon, il n’a jamais eu plus envie d’elle. Est-ce que c’est la fin ? Non. Elle frissonne, glisse une main entre ses cuisses l’air de rien, le touche, puis se lève et lui jette un regard aguicheur. Jouant des hanches, elle marche vers la fenêtre, se penche pour regarder le ciel.

« Il va y avoir de l’orage, je crois. Le ciel est lourd.
—Alors, dit-il, on devrait rester encore un peu à l’abri. »

Elle se retourne et sourit. Elle sourit comme une petite fille, de la simple joie que ce moment existe. Cette image, c’est ce qu’il veut garder en tout dernier, quand la nuit l’avalera. Mais alors, Lise est attirée par quelque chose à l’extérieur. Elle a d’abord un sursaut ; puis elle pousse un cri de surprise.

« Oh ! » Elle lui fait signe de venir, fébrile : « Oh là là ! Viens ! Viens voir, vite ! »

C’est la fin. Il pose son café, se précipite à la fenêtre — et la scène lui coupe le souffle.

Rassemblés en nuée, des dizaines de milliers d’oiseaux sont en train d’envahir le ciel. Ils sont de toutes les sortes ; moineaux, merles, corneilles, étourneaux, rouge-gorges, pies, tourterelles, pigeons, fauvettes, hirondelles, mésanges. Battant l’air avec frénésie, ils s’étendent comme une aile gigantesque au-dessus de la ville, comme une voile épaisse soulevée par le vent. Ils fuient. De toutes leurs forces, ils fuient. Leur crépitement est pareil à une trombe de pluie se fracassant aux carreaux. La mine concentrée, tendue, ils ont l’air de savoir exactement où ils vont ; puis, d’une impulsion spectaculaire, ils virent de bord, la voilure cabre et se retourne, dressée en plein ciel ; et à nouveau ils plongent. Ils sont une infinité, ils sont partout. Certains crient. Baptiste rit et pleure en même temps, d’horreur et de jubilation mêlées.

« Comme c’est beau ! crie Lise en lui prenant le bras. Comme le monde est beau ! »


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les oiseaux Licence Creative CommonsLes oiseaux de Blaise Jourdan est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Angelilie dit :

    J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte. blog très intéressant. Je reviendrai. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

    J'aime

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