Les dernières cendres

Pour respecter l’incompréhensible dernière volonté d’Emilie, sa compagne décédée, Jad se prépare à répandre ses cendres dans un fleuve, depuis un pont qu’elle lui a désigné. Mais plus le moment approche, plus il hésite : ce lieu anonyme ne lui évoque rien. Epuisé par la peine et le deuil, il ne peut se résoudre à y laisser les cendres de celle qui fut l’amour de sa vie.

C’est lorsqu’il est sur le point de rompre sa promesse que son destin commence à lui échapper. Et qu’une force plus large que lui, supérieure au temps et à l’espace, prend le relais.

Emilie avait-elle un plan ?

Qu’est-ce qui se cache au fond du fleuve ?

 

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Premières lignes :

La lumière des phares se reflétait sur la chaussée mouillée comme à travers une brume. Jad avait cessé de marcher. Des rafales de vent rabattaient la pluie sur son visage, et chaque fois, la sensation lui évoquait un drap humide venant claquer contre sa joue et ses cheveux. C’était désagréable mais il n’avait pas la force d’avancer pour l’instant. Des piétons le contournaient en trottant, qui un journal sur la tête, qui d’autre le col relevé. Le feu de circulation changeait de couleur en faisant des clics solitaires. Et juste en face, à une dizaine de mètres, se trouvait le pont depuis lequel il devrait se débarrasser des cendres d’Emilie.

Il connaissait bien l’histoire mais ça ne facilitait pas les choses.

Un même après-midi pluvieux, quelques quarante ans plus tôt, Emilie avait perdu la main de son père sur ce pont. Elle l’avait sentie qui s’échappait d’un coup, comme un gros poisson vif, et la foule l’avait entraînée en arrière. Grands corps flous, les gens la heurtaient et la repoussaient sans lui prêter attention. Son père n’avait rien remarqué pendant plusieurs minutes (c’est pas étonnant, quelques fois, on se disait que Papa oubliait même qu’il avait des enfants), et elle avait été emportée jusqu’à l’autre bout du pont. Elle avait huit ans, c’était une petite fille maigrelette et timide : la certitude de ne jamais revoir sa famille s’était emparée d’elle. Son père avait sans doute déjà traversé le fleuve. Il finirait par s’apercevoir qu’elle n’était plus à son côté mais alors il ne saurait pas à quel moment il l’avait perdue, ni en quel endroit elle pouvait se trouver. Et pendant ce temps il faudrait qu’elle attende sur ce pont, trempée comme une souche, et qu’elle n’adresse la parole à personne. Il y a des cinglés à tous les coins de rue, disait sa mère. En y songeant elle ne put s’empêcher de se tordre les mains.

« Hé petite, dit alors une voix avec à propos. T’es perdue ou quoi ?

Elle sursauta, chercha d’où venait le son et croisa les bras haut sur sa poitrine.

« Non, se força-t-elle à sourire. J’attends mon père. Il est allé chercher la voiture.
—Ah, d’accord. T’avais bien l’air perdue, pourtant.

C’était un homme fin et plutôt âgé, qui se tenait près du pilier du pont. Il était aussi mouillé que s’il avait pris une douche tout habillé, même s’il tendait au-dessus de sa tête un grand imperméable noir. Les gouttes de pluie y rebondissaient comme des petites billes transparentes. Il n’avait pas l’air cinglé, mais ce genre de chose ne se lit ni sur un visage ni dans un comportement, disait sa mère. Si tu te perds un jour, tu restes où tu es et tu attends, sans adresser la parole à personne, pas même un policier s’il est tout seul.

« T’as qu’à venir t’abriter là-dessous le temps que ton père revienne, dit le type. Tu vas attraper la mort, à rester comme ça sous l’eau. »

Elle secoua la tête et grelotta, pestant contre son corps qui la trahissait.

« Oh bon, comme tu veux. »

Quelques minutes s’écoulèrent, mais son père ne revenait pas. Elle s’était détournée de l’homme et s’obligeait regarder loin par-dessus la foule, avec sur le visage une expression d’attente fébrile. Il va arriver, il devrait déjà être là d’ailleurs, c’est juste une question de secondes, signifiait cette expression. Mais elle ne faisait déjà plus illusion.

« Je suis un magicien » avait repris le type, dans son dos.

Emilie ne s’était même pas retournée.

« C’est pas des blagues, je suis vraiment un magicien. Enfin, plutôt un genre de chamane, peut-être. Mais c’est presque pareil. Si tu veux, je te montre un tour. »

Poussée par un brusque sentiment d’agacement, elle lui avait face :

« Monsieur, je ne veux rien du tout, j’attends juste mon père. »

Mais en le voyant à nouveau, elle l’avait trouvé misérable. Il était véritablement maigre et voûté, et ses bras tremblaient pour maintenir la cape au-dessus de sa tête. Sans compter que l’expression de son visage était transparente : on y lisait une tristesse profonde, à peine éclairée par la courte joie qu’apporte une conversation amicale. Elle avait regretté le ton de sa réponse et avait ajouté, avec un petit sourire d’excuse :

« Et vous, qu’est-ce que vous attendez ici ? »
—Je me préparais à rentrer chez moi. J’avais pris ma décision mais je t’ai vue, et je me suis dit que t’avais l’air perdue. On peut pas abandonner comme ça une enfant de ton âge perdue sous la pluie. Tu devrais vraiment t’abriter, regarde-toi, t’es trempée jusqu’aux os.
—C’est où, chez vous ? »

Il n’est peut-être pas français, avait-elle pensé. Quelque chose dans sa posture ou sa façon de parler lui donnait l’aspect d’un étranger. Chez lui, c’était sûrement un pays éloigné, comme la Roumanie ou l’Ukraine. Elle avait remarqué qu’il était pieds nus et songeait au mot clandestin, sans bien connaître sa signification. Elle avait frissonné de nouveau. L’homme avait raison en tout cas, ses vêtements étaient gorgés d’eau.

« Quelque part par là, il avait dit, en montrant le fleuve. Dans cette direction. »

Elle l’avait examiné quelques instants, pour deviner s’il se moquait d’elle ou s’il avait des intentions malhonnêtes. Des intentions de taré. Ca se voit jamais sur un visage, répétait sa mère en pensée. Ils ont toujours l’air gentil.

« Je sais ce que c’est un chamane. C’est pas un magicien.
—Ah bon ? Tu utiliserais quel mot, toi ? Un sorcier ?
—Ben je dirais que c’est un chamane. »

 

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