L’autre maison

Le GPS de la voiture n’avait jamais été mis à jour, et Marc pensa que c’était la raison pour laquelle ils s’étaient perdus. L’ordinateur de bord leur avait fait quitter la nationale pour emprunter une route cabossée, qui menait à un hameau désert après avoir traversé un sous-bois. En quittant le hameau, ils avaient fini par retomber sur la civilisation, mais il avait fallu suivre pour cela un chemin aussi large qu’un sentier de randonnée, qui avait secoué la BMW comme une vieille deux chevaux. A un moment, Sophia avait osé rompre le silence :

« On n’aurait pas dû quitter la nationale.

—Ouais. Et ben écoute, j’ai suivi l’itinéraire, d’accord ? »

Ils roulèrent encore près de vingt minutes, jusqu’à passer une petite élévation du terrain, avant de déboucher sur une route de banlieue tout à fait normale. Marc poussa un soupir de soulagement. Il n’aurait pas aimé devoir faire demi-tour.

La maison était au numéro 66. Il se gara devant, ouvrit le coffre pour sortir le fauteuil roulant, et le déplia près de la portière passager. Puis il prit Sophia dans ses bras (elle pesait à peine plus lourd qu’une plume) et l’y installa avec toute la délicatesse dont il était encore capable après l’agacement du trajet. « Merci » dit-elle. Elle disait toujours merci quand il la portait, comme si, de toutes façons, il avait eu le choix. Il lui posa un baiser distrait sur la tête et fit rouler le fauteuil jusqu’au portail.

« C’est bien ici ? demanda-t-elle. Ca ne ressemble pas à la photo. »

Marc vérifia le numéro. C’était bien l’adresse mais, en effet, la maison ne correspondait pas. Ils l’avaient louée sur internet pour le week-end, espérant passer du temps ensemble et se retrouver après les crises des derniers mois. Sur l’annonce, le propriétaire avait publié une série de photos ; surtout de l’intérieur, mais quelques unes aussi de la façade et du jardin. Le jardin correspondait : mêmes massifs de fleurs, mêmes arbres. Mais la maison était différente. En la voyant, Marc avait pensé à un crapaud. Un gros crapaud assis dans l’herbe. Crépis abîmé, couvert d’une mousse verte pourrie par endroits, fenêtres sales donnant sur un intérieur noir, et toit très bas en tuiles grises.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? marmonna-t-il en ouvrant le portail.

—Quelle horreur… On dirait la maison qu’on a vue en photo, mais abandonnée depuis trente ans.

—Même pas. Il y avait un balcon sur la nôtre. »

Il s’avança dans le jardin mais n’osa pas s’approcher trop près. Ce n’était pas le deal. Il n’avait pas payé pour ça. Sans même y réfléchir, il sortit son téléphone et composa le numéro du propriétaire. Il y eut de la friture, puis un clic, et enfin on décrocha.

« Oh mon Dieu, dit l’homme au bout du fil, quand Marc lui expliqua le problème. Mais par où êtes-vous passés pour venir ?

—Je ne sais pas, répondit Marc. Mon GPS n’est pas à jour, on a traversé un sous-bois, puis un petit hameau…

—Oh mon Dieu, répéta l’homme. Attendez, attendez. Bon, c’est une erreur. Je peux vous proposer quelque chose. Ecoutez, reprenez votre voiture et descendez faire un tour en ville. Prenez la route normale, la route de Saint-Dominique. Elle s’appelle comme ça, Saint-Dominique, vérifiez bien sur les panneaux. Descendez au centre-ville, prenez un verre, et remontez ensuite ici mais en restant sur la route de Saint-Dominique. Vous comprenez ce que je vous dis ?

—Absolument pas, monsieur.

—Bon, alors considérez ça comme une faveur. Ce qui vous arrive est un malentendu. Il y a comme… Ca arrive parfois dans le coin. Vous avez pris la mauvaise route.

—Mais enfin… »

Marc s’était approché de la maison. La porte d’entrée semblait dégondée, penchée sur son axe.

« Je suis bien au 66 du chemin des amandiers ? Je reconnais le jardin. C’est la maison qui ne va pas. Qu’est-ce que vous me racontez ?

—Il y a plusieurs… »

Le propriétaire semblait de plus en plus embarrassé.

« C’est-à-dire qu’il y a plusieurs chemins des amandiers. Ca dépend par où vous arrivez… Je croyais qu’ils avaient fermé la piste pour de bon mais… Bon. Ecoutez… Faites comme je vous dis. Prenez une heure pour vous promener en centre-ville, revenez, puis rappelez-moi. Si vous n’êtes toujours pas satisfait de ce que vous trouverez, je vous rembourse intégralement la location. »

*

« Je crois qu’il m’a expliqué qu’on n’était pas au bon endroit, dit Marc en prenant les poignées du fauteuil roulant. Ce n’était pas très clair, mais il faut qu’on passe par le centre-ville et qu’on remonte…

—Qu’on remonte ici ? Mais qu’est-ce que ça va changer ? »

Il haussa les épaules. De toutes façons, l’idée d’un week-end à deux le fatiguait désormais considérablement. Il ne pouvait pas blâmer Sophia, en vérité. Elle avait eu cet accident de bus deux ans plus tôt, et elle avait très bien géré l’annonce de sa paraplégie définitive. Moralement, elle avait été bien plus forte qu’il ne l’aurait jamais été. N’empêche : après ça, la mécanique du couple s’était déréglée. Rapports changés, intimité bouleversée. Il lui arrivait de ne plus pouvoir la supporter. Il lui arrivait de croire qu’elle le faisait exprès, qu’elle n’était pas si dépendante que ça, ou bien qu’elle n’avait pas si urgemment besoin d’aller aux toilettes. De façon générale, elle était moins motivée. Il la trouvait indolente. Quant au sexe : celle qui avait été une déesse de sensualité n’était plus qu’une poupée molle et sans énergie, qui se laissait faire sans un bruit. Rien de tout ça n’était de sa faute, et il ne voulait pas lui reprocher quoi que ce soit ; mais il était d’autant plus amer de devoir se blâmer lui-même pour son manque de patience. L’effritement de la passion, de l’amour, et même de l’affection.

« Allons boire un verre en ville. On verra bien. Au pire il me remboursera, et on ira à l’hôtel. »

L’histoire n’avait aucun sens, mais il était curieux de voir ce que le propriétaire avait en tête, et il savait que Sophia accepterait. Elle acceptait tout, désormais. Elle avait perdu toute combattivité. Toute personnalité ? Non, allez. Non.

*

Ils prirent la voiture, suivirent la route de Saint-Dominique, prirent un apéritif en silence. Il touillait son verre de Spritz sans la regarder. Elle sirotait son diabolo menthe, les yeux baissés sur les bulles de gaz.

« Bon, c’est n’importe quoi, dit-il finalement. Allons à l’hôtel. On va remonter là-bas pour rien, ce sera toujours la même maison, et je ne veux pas qu’on y dorme. C’est abandonné depuis des lustres, ça doit être squatté par les toxicos du coin. Je vais rappeler le propriétaire. »

Il pensait qu’elle accepterait, mais elle repoussa son verre et le fixa longuement dans les yeux.

« Non, essayons. Allons voir. Et même si le type nous a baratinés, j’ai bien envie de passer la nuit là-bas. Ca doit être plein de fantômes.

—Tu veux dormir dans cette maison ? C’est pas des fantômes, qu’on va trouver, c’est des rats.

—Et ben on dormira avec eux. C’est juste pour une nuit. »

Il allait insister mais elle lui prit la main et affirma son regard.

« Marc, attends. S’il-te-plaît. Je crois que j’en ai besoin. Tu te tapes tout le travail depuis l’accident, tu gères tout. Tu gères trop… Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Tu fait tout parfaitement, je n’ai rien à te reprocher. Mais je moisis dans ma chaise comme une pièce de musée. J’ai envie, je ne sais pas. Juste pour voir. Juste une nuit, tu vois. On pourrait dormir par terre, sur un matelas dégueulasse, avec les bruits des rats et des chouettes dans le jardin. J’en sais rien. J’aurais toujours besoin que tu m’assoies sur les toilettes mais… Ca nous changerait. »

De l’entendre parler comme ça, il se fit une idée romanesque de la chambre dans la maison abandonnée. Pas de chauffage. De grosses couvertures. Sophia pressée contre lui pour avoir chaud. Des bruits qui effraient et qui rapprochent.

« Bon, allons voir » dit-il.

*

Quand ils remontèrent par la rue Saint-Dominique, il faisait presque nuit. Marc gara la BMW au même endroit, déplia le fauteuil roulant, installa Sophia. Ils s’approchèrent du portail.

La maison était bien celle de la photo.

Une belle villa de banlieue, chic et cossue. Grandes baies vitrées à l’étage, large balcon, terrasse carrelée avec piscine chauffée (depuis le portail, on croyait même apercevoir des vapeurs s’élever à sa surface). Une lampe était allumée au-dessus de la porte d’entrée, belle lumière dorée, promesse d’une soirée confortable.

« Ben ça alors… chuchota Sophia.

—Comment c’est possible, un truc pareil ? »

Marc sortit son téléphone, composa le numéro du propriétaire.

« Vous êtes bien arrivés ? demanda celui-ci.

—Oui. C’est la bonne maison. Je ne comprends pas.

—Je vous ai dit. Il y a plusieurs chemins des amandiers, les gens se…

—Monsieur, c’est le même chemin. On est simplement arrivés par la grand route. »

Silence. Sophia avait ouvert le portail et s’avançait sur l’étroit sentier qui menait à la maison.

« Ecoutez, vous êtes satisfaits ou non ? L’eau de la piscine est chaude, vous avez un home cinéma au sous-sol, j’ai mis le chauffage en partant ce matin, vous serez bien. Le contrat est rempli, non ?

—Oui… C’est juste que… » Il chercha quelque chose à rajouter mais se sentit bête. « Merci. »

*

Sophia resta assise sur les marches de la piscine, de l’eau jusqu’à ses seins nus. Marc fit plusieurs longueurs, plongea, l’enlaça. Elle répondit distraitement. Ils mangèrent en silence, puis visionnèrent un film d’amour sur l’écran géant. Comme d’habitude, Marc se sentait déprimé en comparant l’optimisme de l’histoire à la catastrophe de sa vie de couple. A côté de lui, Sophia ne disait rien. Un week-end pour se retrouver : brillante réussite.

« Bonne nuit, dit-il, quand il l’eut installée dans le grand lit, à côté de lui.

—‘nuit. »

Manifestement, quelque chose ne lui convenait pas. Elle avait les mêmes réactions que quand elle lui faisait la tête. Tant pis. Ratage pour ratage, il l’embrassa sur le front, éteignit la lumière et se mit à cogiter dans le noir.

*

C’était deux heures du matin quand elle le secoua doucement.

« Qu’est-ce qu’il y a ? chuchota-t-il. Tu dors pas ?

—Non. Je pense à l’autre maison.

—Moi aussi. »

Silence. Dans l’obscurité, il percevait à peine les reliefs de son visage.

« J’ai envie d’y retourner. »

Son coeur accéléra. Lui aussi avait bien envie d’y retourner… Mais pas forcément au milieu de la nuit. Il avait pensé à des choses pas tellement rassurantes, après s’être couché. Des histoires de dimensions cachées, de lieux secrets où les mortels s’égarent. La forêt où les enfants se perdent, dans les contes de fées. Des endroits où l’on ne devrait jamais aller.

« Marc. Allons voir.

—C’est peut-être dangereux. Je ne peux pas t’emmener avec le fauteuil et puis…

—Bien sûr que si, tu peux. On prend la voiture, on va jusqu’au hameau abandonné. On fait demi-tour et on revient. Et là, on voit ce qui se passe.

—Mais toi, tu…

—Arrête de penser à moi. Arrête de penser au fauteuil. Tu veux y aller autant que moi. »

Et il aurait menti en prétendant l’inverse.

*

C’était une impression vertigineuse. Il gara la BMW au même endroit, 66 chemin des amandiers. Le portail était identique, le jardin aussi. Dans le quartier, rien de changé. Mais la maison… C’était de nouveau cet affreux crapaud, ce taudis de conte de fées. La maison de la sorcière.

Marc descendit de la voiture, ouvrit le coffre pour déplier le fauteuil, mais Sophia se pencha par la portière. « Non ! Prends-moi dans tes bras ! » A l’excitation qui lui enflamma la poitrine, il sut que c’était exactement ce qu’il fallait faire.

Ils entrèrent, cérémonieusement, et remontèrent le chemin jusqu’à la maison. Dans les ombres des fourrés, d’autres ombres plus noires les observaient. Marc grimpa les deux marches du perron. De porter Sophia dans ses bras, au milieu des ténèbres, il se sentait investi d’une force nouvelle ; aux aguets, vivant, et parfaitement à sa place. La porte dégondée baillait sur un intérieur noir comme un cachot. Il la poussa avec son pied, elle s’ouvrit en grinçant. Tous deux franchirent le seuil. Bruits de petits animaux trottant sur le plancher, fuyant à leur approche.

« Par là » chuchota Sophia, en désignant les escaliers qu’on devinait à peine.

Ils montèrent. Chaque marche craquait comme une vieille poutre. Il tenait sa femme serrée contre sa poitrine, sentait son coeur et son souffle, l’odeur de ses cheveux. Marchant à pas comptés, il chercha la chambre. Comme ils l’avaient imaginé, il n’y avait qu’un matelas à même le sol, sale et poussiéreux. Des plantes grimpantes s’étaient faufilées par les fenêtres cassées, et recouvraient les murs. Il s’agenouilla, allongea Sophia sous lui. Elle glissa ses mains autour de sa taille, l’attira.

« Vous voilà enfin, mon prince, dit-elle. Venez me retrouver. »

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Charly dit :

    J’aime beaucoup l’ambiance de cette histoire, il y aura une suite ?

    J'aime

    1. Jourdan dit :

      Merci pour votre commentaire ^^ A priori, il n’y aura pas de suite à cette histoire (qui se suffit à elle-même, me semble-t-il), mais comme j’aime bien l’idée de cette « autre maison », il se peut que j’y revienne dans une histoire différente, avec d’autres personnages… Pour creuser un peu.

      Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s