De très belles mains


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Tout est la faute de ce petit con de Soterini.

Le gamin avait à peine dix-huit ans, le genre binoclard, fils à papa qui finit la tête dans les chiottes à la récré, mais quand il s’asseyait au piano, il te jouait la sonate de Liszt comme s’il allait réveiller les enfers. La sonate de Liszt, l’unique, ce monument que je n’ai jamais pu maîtriser de bout en bout, lui te l’éclairait et l’animait d’une force qui te collait au sol. Et comme j’avais été son prof privé pendant huit ans, je n’avais aucun moyen de me mentir : il était plus doué que moi, plus puissant que moi. Il avait dépassé le niveau de toute ma vie en quelques années.

Au début, je ne dis pas. Ça m’a stimulé. Quand on a commencé à travailler la sonate et que j’ai entendu ce qu’il en faisait, j’étais comme un fou. J’en parlais tout le temps autour de moi, je voulais que le monde ait conscience du miracle. Je rentrais chez moi après les cours, électrisé par le potentiel de Soterini, le coeur battant, et Jeanne ma femme ne me reconnaissait pas. « Tu rajeunis », disait-elle. Et je lui parlais de mon élève avec feu, je lui parlais de musique avec feu, et on faisait de nouveau l’amour comme aux premiers temps.

Et puis un matin, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai voulu me mettre à travailler la sonate moi aussi. Par curiosité. Pour voir ce que j’avais perdu comme dextérité dans les mains, et pour voir ce que je pouvais récupérer. J’ai buté assez vite sur des obstacles prévisibles. Mon annulaire surtout, peinait à suivre le rythme. Ca ne m’a pas agacé tout de suite.

C’est d’observer, pendant les leçons, la facilité avec laquelle les mains lisses et jeunes de Soterini avalaient les obstacles qui entravaient la course de mes propres doigts qui a fini par me causer de la peine. Oui, oui, d’abord de la peine. Tu vieillis, je me disais. Quel dommage. Ces accords-là, plus jamais. Et puis je me suis mis à éprouver comme un ressentiment. D’accord, j’avais passé les soixante ans. D’accord, les tendons qui vieillissent, le syndrome du canal carpien, les tremblements, tout ça c’était normal. Même Horowitz étalait des fausses notes partout, à la fin de sa vie. Mais enfin, j’avais l’âge et l’expérience. J’avais la sensibilité. Lui aussi, d’accord : mais lui avait dix-huit ans. Qu’est-ce que tu peux bien aller chercher dans tes tréfonds quand tu as dix-huit ans ? Un chagrin d’amour ? Une punition de tes parents ? Allez. J’aurais pu faire bien mieux que lui si mon corps avait suivi. Et il aurait suffi de peu : de meilleurs doigts. De meilleurs doigts, et tu verrais si je ne lèverais pas les enfers avec la sonate de Liszt, moi aussi.

J’ai contacté Biotech Supreme en cachette. Je n’ai rien dit à Jeanne parce que je ne savais pas bien ce que j’avais en tête, et surtout parce que j’avais honte. Je leur ai présenté mon problème, ils ont été très bien. Je veux dire : pas trop commerciaux. J’ai parlé un peu de Robert Schumann, et du système qu’il avait inventé pour augmenter l’habileté de son annulaire. Un truc avec des ficelles et des baguettes, qui lui a définitivement bousillé l’articulation. Schumann était barjo, je n’en étais pas là. Mais j’aurais bien voulu savoir s’il y avait quelque chose à faire, du genre…

Bon. On a commencé par remplacer mon annulaire.

Une prothèse de doigt très bien finie, on aurait dit un vrai. Mais plus lisse, plus propre. Avec tendon indépendant en tungstène, garanti mille ans. Je suis rentré à la maison après l’opération (ils font ça en ambulatoire, t’as juste le temps de cligner des yeux), je me suis enfermé dans mon bureau avec le piano et j’ai commencé à jouer. Mon vieux. Tu m’aurais vu ! Mais t’aurais vu ça ! Je jouais sans m’impliquer vraiment, avec distance, et de là haut je suivais les battements de mon annulaire fantastique : on aurait dit le vol d’un bourdon. J’ai déroulé la sonate de Liszt, à l’aise comme plus jamais depuis des années, et Jeanne est venue me voir à la fin.

« J’ai tout écouté derrière la porte, je n’osais pas entrer. C’était merveilleux. »

Ouais. Merveilleux. Sauf qu’en cours, Soterini était toujours meilleur que moi. Techniquement aussi. Le môme avait l’air de crier en jouant, d’y mettre des choses tellement profondes que je ne pouvais même pas les concevoir. Ce qu’il faisait, c’était de la sorcellerie. De mon côté, quoi ? J’ai essayé de penser à ma vie, à la vieillesse, à la fougue perdue de mon jeune temps, et avec mon annulaire fantastique j’ai joué et rejoué la sonate sans arriver à rien. Je restais en surface, à me regarder pianoter, et ça ne me faisait rien. Jeanne avait trouvé ça merveilleux ; mais entre nous, Jeanne n’y connaît rien. Si tu lui joues la partition sans mettre une note à côté, elle croit que c’est bien. Ca lui suffit.

J’ai fini par penser que la sonate de Liszt n’était pas si intéressante, et je me suis mis à bosser sur des études de Scriabine. Le genre de morceau qui te donne envie d’arracher ta chemise et de retourner vivre dans les forêts. Et ça a recommencé à coincer. Mon annulaire fonctionnait bien, mais à force de pousser mes mains normales, mes mains toutes bêtes de chair et de sang, elles commençaient à se gripper partout. Je suis retourné chez Biotech Supreme et je leur ai dit : « écoutez, votre truc, ça ne va pas. Vous ne m’avez pas poussé à la consommation et je vous en remercie. Mais on ne peut pas se contenter de changer un bout du corps et croire que ça va suffire. Le reste est à la traîne. Changez mes mains. Vous pouvez changer mes mains ? » Ils ont pu. Ils m’ont même proposé un programme d’intelligence artificielle pour donner de l’intensité à mon jeu.

Ah ! Deux sacrées belles mains. Revêtement de silicone texturé, époustouflantes. Des mains de dieu. Que je les regardais toute la journée, même quand je ne jouais pas. Que je me caressais le visage avec, parce qu’elles étaient plus douces que les anciennes, mieux proportionnées. Grandioses. Et au piano, un miracle. Elles battaient l’air à une telle vitesse que parfois, un vrombissement de guêpe se faisait entendre au-dessus de la mélodie. Les études de Scriabine, les préludes de Rachmaninov, avalées. Et je me disais, pendant que je jouais : implique-toi. Mais j’étais fasciné par le mouvement de mes mains fantastiques. La musique, bon. Ca va quand on n’a rien de mieux. Mais cette perfection d’anatomie, mon vieux ! Quand tu as ça au bout des bras, c’est comme de sortir avec la fille dont tu rêves depuis toujours. Tu peux plus penser à autre chose.

Et pendant ce temps, Soterini continuait de progresser. Lui. Ce que je n’avais pas remarqué c’est que moi je régressais, bien sûr. Je déroulais des partitions complexes sans erreur mais non seulement ça ne racontait rien, en plus je m’en fichais éperdument. Je ne comprenais plus bien l’intérêt de s’agiter devant un piano. La différence de niveau entre Soterini et moi est devenue flagrante. Il a quitté mon cours. Il est allé chez ce Russe, ce vieux con aux mains bouffées par l’arthrose, mais dont tout le monde parle. Parait qu’il sait y faire pour l’expressivité. Ahah. Et maintenant, le gamin joue sur les plus grandes scènes.

J’ai fait changer mes bras peu après l’abandon de mon élève. Je ne comprenais pas pourquoi mon jeu ne s’améliorait pas. Techniquement, j’étais parfait. Le ballet de mes bras au-dessus du clavier était un spectacle en soi. Je me répétais : jubile donc ! Sois fou ! Exprime des choses ! Et rien ne venait. Jeanne continuait pourtant de trouver ça extraordinaire. Elle me comparait à Soterini, croyait me réconforter en me disant que j’étais aussi bon que lui. N’y tenant plus, j’ai fini par lui dire qu’elle n’y comprenait rien. Et que Soterini était un petit con, qui savait peut-être tirer de jolies choses de son piano, mais qu’un piano n’avait véritablement aucun intérêt. On écoutait ces machins-là, et puis c’était fini et après ?

« La vieillesse te rend aigre, elle m’a dit.

—La vieillesse ? j’ai répondu avec un sourire cruel. Mais quelle vieillesse, ma pauvre ? C’est toi qui es vieille. Ce sont tous ces gens en pâmoison devant ce môme, qui sont vieux. Et vous êtes tous là, à chercher des réponses à ce problème dans des morceaux de musique. De l’émotion, s’il-vous-plaît, de l’émotion qui nous console ! Allez. Je n’ai pas besoin de ces idioties. Regarde un peu si je suis vieux. »

J’ai agité mes doigts fantastiques devant elle, et si rapidement que l’air s’est mis à vrombir. Elle m’a regardé faire un instant, une expression de profonde déception et dégoût sur le visage. Puis elle m’a dit : « Tu es beaucoup plus vieux que moi. J’espère que tu finiras par t’en rendre compte. » Et elle est partie. Elle a rempli une valise avec quelques affaires et elle est partie.

Jeanne est partie.

Je n’ai pas dormi d’une semaine. Je regardais mes doigts s’agiter en l’air. C’était beau ? Non. C’était pour passer le temps. Je tapotais sur les murs, sur les tables, sur le piano. Je pensais qu’elle reviendrait, mais quand j’ai compris qu’elle ne le ferait pas, j’ai vraiment failli perdre pied. D’abord je me suis mis à pleurer en continu. Je regardais des photos, je pensais à nos débuts. Je pensais à la tête qu’elle avait fait devant mes mains bioniques, cette expression déçue, presque un air de pitié. Je me passais des enregistrements de concerts de Soterini en vidéo, je me disais : « il était mon élève, il pensait avoir des choses à apprendre de moi » — et je pleurais comme un enfant.

Un matin, il y a peu, j’ai effectué la manipulation qui permet de débrancher les algorithmes d’intelligence artificielles de mes mains. Il y a eu comme une alerte sonore, un genre de bip sévère, du genre « vous êtes bien sûr de ce que vous faites ? », et j’ai confirmé. Sans trop savoir pourquoi. Et puis j’ai passé les trucs en manuel. Biotech Supreme m’avait expliqué que c’était un mode « sans échec » : l’activité des moteurs est réduite au plus bas niveau, la liberté de mouvements aussi. C’est comme d’avoir des mains de vieillard.

Ensuite je suis allé au piano. Je ne pensais ni à Jeanne ni à Soterini. Je suis allé au piano et j’ai commencé à jouer ce truc simpliste de Mozart, cette sonate minuscule que ses éditeurs ont même fini par appeler : Sonata facile. C’est presque pour les enfants. Avec mes mains bioniques de vieillard, j’ai joué ces quelques notes, difficilement, en tapant même à côté. Mais alors que j’étais au milieu du deuxième mouvement, j’ai failli éclater en sanglots et je l’ai dit au piano. Je lui ai tout raconté. Je lui ai raconté mon âge, ma faiblesse. Je lui ai parlé de Jeanne et de la consolation, de la tendresse de nos habitudes. De ce qu’il y avait de grand dans l’âge et le ralentissement. De ce que j’avais démoli.

Je lui ai tout dit, jusqu’à la dernière note.

Quand le silence est revenu, je me suis levé, je suis allé chercher le téléphone.

« C’est moi, j’ai dit, quand elle a décroché. Je crois que tu avais raison. Je suis vieux, et j’ai envie de continuer d’être vieux avec toi. Tu veux bien passer me voir ? »


Cette nouvelle a été écrite dans le cadre du match d’écriture organisé par l’association Présence d’esprits au festival de science-fiction Utopiales 2018. Il s’agissait d’écrire une nouvelle en 1h45 sur le thème « D’abord, on a remplacé un doigt ». De très belles mains a remporté le prix du jury et le prix du public dans sa catégorie.

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